"ChatGPT est un tsunami dans le monde de l'enseignement, universitaire comme secondaire"
Série d'été | Si l'IA ne remplacera pas dans l'immédiat le rôle des enseignants, elle questionne leur manière d'approcher la matière et d'évaluer les connaissances.

- Publié le 20-08-2024 à 09h30
- Mis à jour le 02-09-2024 à 16h55

"Quelles sont les qualités indispensables au métier d'enseignant ?", a-t-on demandé à différents professeurs wallons. La majorité d'entre eux ont orienté leur réponse vers des qualités humaines.
"Il faut parvenir à nouer un lien suffisamment fort avec les élèves pour leur donner envie d'apprendre tout en posant des limites claires", affirme Quentin, professeur en secondaire supérieur. Un enseignant doit être "patient", "à l'écoute", "bienveillant", "tolérant" ou encore "créatif", nous confie pour sa part Emilie, également enseignante en secondaire supérieur. Tandis que Matthieu, qui exerce en secondaire inférieur, pense que le métier doit se pratiquer avec "passion" et "remise en questions".
On voit mal une intelligence artificielle parvenir à cumuler toutes ces qualités foncièrement humaines, en tout cas dans son état actuel. Mais si les IA ne peuvent actuellement pas se substituer aux qualités humaines des enseignants, elles sont en train de "modifier profondément le rôle de pédagogue", reconnaît Hugues Bersini, professeur d'informatique et d'intelligence artificielle à l'Université Libre de Bruxelles.
Nouvelle béquille technologique
Quand les premières IA sont nées, dans les années 70, les informaticiens de l'époque y voyaient une opportunité unique pour l'humain. Mais deux tendances s'opposaient : l'IA devait devenir un outil d'augmentation ou d'amélioration de l'humain. "L'augmentation, c'est lorsque vous utilisez le GPS de votre téléphone portable pour vous repérer en terrain inconnu : cela permet d'arriver plus vite et plus facilement à destination. Le gain reste toutefois éphémère", explique le chercheur Evgeny Morozov dans un article publié pour Le Monde Diplomatique. Avant d'ajouter : "L'amélioration consiste à se servir de la technologie pour développer de nouvelles compétences — ici, il s'agirait d'affiner son sens inné de l'orientation en recourant à des techniques avancées de mémorisation ou en apprenant à déchiffrer les signes de la nature".
Depuis cinquante ans, le développement de l'IA se dirige vers cette première approche. Elle offre à l'humain une sorte de béquille technologique. Privé de cette dernière, on se retrouve plus démuni encore.
Dans le domaine de l'enseignement, ce constat a déjà été illustré par l'université de Pennsylvanie. Cette dernière s'est intéressée à l'utilisation de ChatGPT par ses étudiants et a constaté une nette amélioration des résultats scolaires des élèves qui utilisent l'outil d'OpenAI. Mais une baisse alarmante dès qu'on les y interdit, en dessous de ceux qui n'y ont pas eu accès. "La crainte que j'ai, c'est qu'on est en train d'inhiber ce processus de découverte et d'essai/erreur et d'autonomie de l'étudiant car il va avoir recours à des outils d'IA pour contourner n'importe quelle difficulté", observe Hugues Bersini, qui confie être très inquiet de la présence d'un "tuteur permanent" aux côtés des étudiants : "D'une version à l'autre, ChatGPT évolue. Il va vraiment devenir un assistant personnel, qui pourra vous voir, connaître vos erreurs, là où vous excellez, comprendra ce que vous direz etc. Cela nourrit des craintes sur ce que ces outils vont avoir comme impact cognitif, même si je pense qu'il serait idiot que les étudiants s'en détournent".
Repenser la profession
Chez ses étudiants, Hugues Bersini constate une hausse importante de l'utilisation d'outils comme ChatGPT. "Quand on formule une requête à ChatGPT dans n'importe quel domaine, le résultat est souvent assez bon", explique-t-il. "Le codage, que j'enseigne, est devenu de l'ingénieurie du prompt. C'est-à-dire que l'étudiant a recours à des outils comme ChatGPT pour créer des logiciels. Mais comme ce n'est plus l'étudiant qui écrit le logiciel exécuté, celui qui devait être à la base un codeur perd la maîtrise des logiciels. Même moi en tant qu'enseignant informatique, il faudra que j'apprenne à comprendre ces nouvelles formes de codages informatiques également. Mon métier est en plein bouleversement."
Face à cette situation inédite, Hugues Bersini affirme que les méthodes d'évaluation vont devoir évoluer, "car la production en tant que telle ne suffira plus à évaluer la maîtrise que les étudiants ont du sujet". Il précise par exemple que l'intérêt de travaux comme les mémoires, où l'étudiant est livré à lui-même, est questionné.
Le professeur d'informatique estime que "ChatGPT est un tsunami dans le monde de l'enseignement, universitaire comme secondaire", "qui nous a un peu pris par surprise". Mais le corps enseignant de l'ULB a d'ores et déjà mis en place une réflexion sur la manière dont il faut former les enseignants à l'IA et comment aider les étudiants à utiliser le plus correctement possible cet outil, affirme Hugues Bersini, qui participe activement aux discussions.
"Notre choix à l'ULB, c'est de ne pas décourager l'étudiant à utiliser l'IA. Pour le moment, on en est au stade de la mise en place de règlements : quand l'étudiant utilise de l'IA, il doit le mentionner et justifier son choix. On invite l'étudiant à nous faire part de l'expérience de l'utilisation qu'il a eu par exemple de ChatGPT", explique-t-il, affirmant que si l'étudiant ne cite pas les outils qu'il utilise, le travail peut être considéré comme du plagiat.
Série d'été | L'IA : opportunité ou danger ? (3/5)
L'intelligence artificielle (IA) est déjà une réalité : elle est en train de s'immiscer dans tous les domaines de la société et touche déjà, de façon très concrète (et souvent sans le savoir), nos vies quotidiennes. Ce samedi, La Libre entame sa dernière série estivale en se penchant précisément sur cette IA qui est l'objet de nombreuses attentes mais qui suscite aussi de grandes craintes. Dans ce premier volet, nous nous penchons, avec quelques professionnels du secteur, sur la médecine, où les besoins seront immenses dans les décennies à venir sur fond de vieillissement de la population.
- Premier volet, 17/08 : "Si on continue à faire de la médecine comme aujourd'hui, on court à la catastrophe. L'IA aidera à faire face au papy-boom"
- Second volet, 18/08 : Bientôt des avions sans pilote ? "L'autonomie finira par s'imposer"
- Prochain volet mercredi 21 août : Comment l'IA va révolutionner le monde du travail.