Une entreprise belge lance les congés payés illimités
Jonckers, active dans la traduction, supprime la limitation du nombre de jours de congé pour ses employés. Son patron, Geo Janssens, assume ce choix : "On veut que nos employés prennent plus de congés payés". L'idée est aussi d'attirer et garder les talents dans un secteur ultraconcurrentiel.

- Publié le 28-01-2020 à 06h00
- Mis à jour le 03-02-2020 à 14h47

Jonckers, active dans la traduction, supprime la limitation du nombre de jours de congé pour ses employés. Son patron, Geo Janssens, assume ce choix : "On veut que nos employés prennent plus de congés payés". L'idée est aussi d'attirer et garder les talents dans un secteur ultra-concurrentiel.
On en a tous rêvé. L'entreprise belge Jonckers l'a fait. À partir du mois de mars prochain, la société active dans la traduction va enlever la limitation des jours de congé de tous ses employés en Belgique. Comprenez : chacun des 172 employés de Jonckers pourra prendre des jours de congés payés à volonté.
"Nous avons déjà instauré ce système de jours illimités de congé dans notre bureau de Tchéquie en janvier", explique Geo Janssens, le CEO de Jonckers. L'idée est que, d'ici juin, les employés des dix pays où nous sommes présents puissent en bénéficier".
Chez nous, le projet deviendra réalité dès "février ou mars". "Nous avons analysé toutes les réglementations avec des juristes et c'est tout à fait réalisable en Belgique." Des congés illimités et payés ? Ce serait une première dans notre pays, selon M. Janssens. "Il y a très peu d'entreprises qui proposent cela dans le monde, à part quelques-unes aux États-Unis." Un pays que la société établie dans le parc technologique de Louvain-la-Neuve connaît parfaitement, puisqu'elle traduit depuis 25 ans différents logiciels du géant californien Microsoft. L'entreprise, fondée par Marc Jonckers et dont l'actionnariat reste 100 % belge, s'est fait une place dans le marché très concurrentiel et mondial de la traduction IT. Au fil des ans, la pépite belge a ainsi noué des contrats avec des gros "poissons" tels qu'Amazon et son concurrent chinois Alibaba ou encore le site de réservation Booking.
"Je suis contre les horaires fixes"
Jonckers s'apprête à prendre un nouveau virage avec cette politique de ressources humaines inédite. "Cela me tient à cœur d'arriver à mettre en place ce projet", explique l'enthousiaste jeune patron. Derrière cette idée, il y a un mélange de philosophie et de réalité du terrain. "Je n'aime pas la manière dont le monde du travail est perçu aujourd'hui. Beaucoup le voient comme un ennemi et cela pousse les gens à se mettre en burn out, en congé maladie ou à filouter à droite à gauche".
L'année dernière, Jonckers a ainsi recensé plus de 10 000 heures de congé maladie parmi ses employés. "On a notamment eu trois managers absents durant trois mois. Notre travail, c'est ce que nous faisons dans la plus grande partie de notre vie éveillée. Pour trop de gens, c'est surtout une source de stress et de frustration".
D'après M. Janssens, les règles de travail ne sont plus adaptées au monde actuel. "On vit encore avec des règles du travail d'il y a cent ans où l'homme est vu comme une machine qu'il faut utiliser un maximum d'heures par semaine." "L'infantilisation" des employés est un autre aspect que le Brabançon ne supporte pas. "Je suis contre les horaires fixes qui n'ont pas beaucoup de sens pour une entreprise comme la nôtre. Notre secteur est cyclique et on travaille avant tout par projet. Quelqu'un qui se sent trop stressé ou épuisé par une période intense de travail ne doit pas renoncer à prendre deux ou trois jours de congé parce qu'il veut les garder pour pouvoir partir en vacances avec ses enfants, par exemple".
Mais ce système ne risque-t-il pas d'avoir des effets pervers ? L'employé qui prendrait davantage de jours de congé que son collègue ne se sentira-t-il pas sur un siège éjectable en cas de restructuration par exemple ? "Certaines boîtes aux États-Unis qui avaient mis en place ce système de congé sont effectivement revenues en arrière car cela a mis la pression sur les employés : les gens ont même commencé à prendre moins de jours de congé que ce à quoi ils avaient droit."
"Un système moins hypocrite"
Pour éviter cet effet pervers, Jonckers a mis en place une règle : chaque employé est obligé de prendre ses 20 jours de congé et récupérer ses heures supplémentaires. "Il ne faut pas que cela devienne une manière déguisée d'augmenter la productivité", poursuit le quadragénaire. "Au contraire, l'idée est d'avoir des gens qui sont beaucoup plus heureux au travail et qui prennent davantage de jours de congé. J'espère vraiment que les résultats montreront que la moyenne des jours de congé pris par mes employés augmentera."
Et quid des abus ? "Les gens qui abusent du système il y en a partout et je ne pense pas que c'est en mettant des règles qu'on arrive à contourner cela", rétorque M. Janssens . Mais quand l'environnement de travail est agréable, les gens n'ont plus envie d'abuser. Notre système est moins hypocrite aussi : je préfère qu'un employé prenne un jour de congé plutôt que de venir au boulot et passer sa journée sur Facebook, Youtube ou sur son téléphone en cachette. Pour moi, c'est plutôt cela l'abus."
Il y aura aussi certains pare-feu. "On compte sur une certaine responsabilisation de nos employés. Théoriquement un manager ne peut pas refuser une demande de congé, sauf s'il manque de remplaçants pour réaliser un projet."
Pas un club de vacances non plus
Jonckers ne va donc pas se transformer en gigantesque club de vacances. "Cela reste un business et on doit faire de l'argent et livrer nos projets à temps", lance le CEO qui attend "deux choses en retour" avec cette nouvelle politique de ressources humaines : attirer et, surtout, garder des talents ainsi qu'améliorer la qualité de service de ses employés.
La force de Jonckers dans son secteur est d'avoir mis au point un logiciel de traduction fonctionnant sur le principe de l'intelligence artificielle. Or c'est la "course au salaire" pour attirer des développeurs dans ce domaine : certains demandent jusqu'à 400 000 euros par an. "On ne peut pas suivre cette surenchère des salaires, mais on peut attirer ces profils très recherchés et les garder en leur proposant des conditions de travail plus humaines."
Si le Brabançon n'attend pas une augmentation de la productivité de ses employés, il veut, par contre, que le niveau de service soit plus élevé. "Nous travaillons beaucoup avec les États-Unis où la qualité de service est supérieure aux normes belges. Souvent, les gens rejettent sur les clients une partie de leur frustration qu'ils rencontrent dans leur boulot."
En ayant des employés "plus zen", M. Janssens espère ainsi qu'ils seront plus "agréables" et "disponibles" pour les nombreux clients de la société belge.
