Pénurie de talents : "La Belgique manque de vision et d'ambition"

- Publié le 29-01-2020 à 00h00
- Mis à jour le 07-02-2020 à 16h42

La pénurie de talents s'accroît en Belgique, surtout en Flandre. L'enquête de Manpower fait entrer les professionnels de la santé et les managers dans la liste des postes les plus difficiles à pourvoir. Gouvernement, entreprises et syndicats jouent-ils leur rôle pour combler le fossé ?
Un employeur sur deux peine à pourvoir les postes vacants. Depuis 2008, les pénuries de talents ne cessent de croître. Même s'il y avait déjà eu un pic intermédiaire de 36 % en 2011, le taux de près de 50 % pour la Belgique interpelle. Et encore ce taux est-il de 55 % en Flandre pour l'année 2019 (+17 % sur un an !), contre 27 % en Wallonie et 43 % à Bruxelles. Au-delà de ces chiffres, impressionnants, pourquoi ne parvient-on pas à embaucher the right man/woman at the right place ?
Les baby-boomers dans le viseur
"Les explications sont multiples, lance Philippe Lacroix, CEO de Manpower, qui a mené cette enquête à travers le monde dans 44 pays et territoires, et auprès de 1 000 employeurs en Belgique, plus particulièrement. Mais la principale explication tient au vieillissement de la population. Le départ des baby-boomers du marché du travail laisse un vide important, que les entreprises ne parviennent pas toujours à combler", poursuit le spécialiste des ressources humaines. D'après la plus récente étude menée par le Bureau du Plan sur le sujet, cette génération baby-boom va accélérer le vieillissement de la population jusqu'en 2040. Actuellement, la Belgique compte une personne de 67 ans et plus pour 3,8 personnes âgées de 18 à 66 ans. En 2070, selon les projections retenues par le Bureau du Plan, ce rapport serait d'un pour 2,5.
Cependant, le vide laissé par le départ des "tempes grises" n'explique pas tout. "Non, c'est évident, et l'employabilité des travailleurs est sans aucun doute le défi numéro1 des entreprises aujourd'hui", poursuit Philippe Lacroix. Le cas est devenu emblématique : en annonçant l'an dernier le départ de 1 900 personnes, et l'engagement concomitant de 1 250 personnes, l'entreprise Proximus mettait cette problématique de l'employabilité sur le devant de la scène, bien malgré elle. "Oui, c'est vrai. Le secteur des télécoms est affecté par d'importantes évolutions de profils, au même titre que d'autres secteurs comme la banque, l'assurance… Et les propositions politiques qui ont fusé à ce moment, notamment de la part d'Alexander De Croo (deux ans de formation sur une carrière pour chaque travailleur), vont dans la bonne direction."
La conscientisation d'approfondir les formations, de ne pas se cantonner à des formations de deux jours ici et là, pas toujours utiles, souvent vite oubliées, est réelle. Mais passer à la vitesse supérieure met le nerf de la guerre à vif : l'argent. "Les entreprises, le gouvernement et les syndicats sont les acteurs clés pour résoudre cette problématique. Pour les entreprises, il s'agit, cela dit, autant d'investir dans les technologies à même de simplifier ou d'améliorer les processus de production, par exemple, que de développer les soft skills (compétences comportementales) de ses travailleurs. Ces deux objectifs sont d'ailleurs interconnectés. Les syndicats, eux aussi, ont un rôle à jouer ; ce n'est pas à moi de dire s'ils le remplissent ou pas ce rôle, mais je crois que l'employabilité des travailleurs devrait être un fer de lance de leur stratégie. Quant au gouvernement, il semble assez évident que l'investissement dans les infrastructures, dans la formation, via la déduction, entre autres, pourrait aider", poursuit Philippe Lacroix. Lequel pousse un coup de gueule. "La Belgique manque de vision et d'ambition. Nous sommes un pays multiculturel, avec un niveau de qualité du travail appréciable, une économie ouverte sur l'Europe, mais nous ne mesurons pas assez le potentiel de développement de soft skills et des technologies numériques, notamment. Les compétences, il faut le dire, sont sous pression, sous l'effet de la complexification des tâches et de la digitalisation."
Compétences techniques en tête des pénuries
La gestion des ressources humaines est un autre défi pour les entreprises. Si l'entreprise Jonckers annonçait mardi, dans nos colonnes, la possibilité de donner des congés payés illimités à ses employés afin de retenir ses talents, "l'individualisation du paiement du salaire global, au-delà du cadre légal, est un vrai enjeu des années à venir pour attirer des talents", estime le CEO de Manpower Belgium. On voit que ce qu'on appelle les benefit plans prennent de l'ampleur, où les travailleurs, au-delà d'une partie fixe de leur salaire, peuvent choisir de se faire payer le solde en formations, en allocations familiales renforcées, en cartes de transports publics, assurances, en jours de congé, etc."
Concrètement, si aucun secteur n'est véritablement épargné, l'enquête montre que ce sont surtout les métiers techniques qui dominent dans le classement des postes les plus difficiles à pourvoir. Ouvriers qualifiés (électriciens, soudeurs, mécaniciens…), techniciens (maintenance, contrôle qualité) et spécialistes (project managers, juristes) trustent le faîte du classement, où les profils logistiques, comptables et commerciaux occupent aussi une bonne place. "Il y a quand même quelques évolutions tangibles ces dernières années. On trouve en effet de plus en plus difficilement des professionnels de la santé et des managers. À cet égard, sans doute la complexification des tâches de management, notamment en matière de soft skills , explique-t-elle la raréfaction de ces profils", conclut Philippe Lacroix.

Un taux de vacance plus faible en Wallonie en raison du plus grand nombre de petites entreprises
En Wallonie, le nombre de petites entreprises est plus grand qu'en Flandre : sans doute est-ce pour cette raison de structure du tissu économique que le taux de pénurie (27 %, en léger recul sur un an) est moindre qu'en Flandre. Renseignements pris sur la base de la situation la plus récente (troisième trimestre 2019) auprès de l'Union wallonne des entreprises (UWE), il s'avère que le nombre de postes vacants est effectivement en baisse en rythme annuel, mais pas par rapport au deuxième trimestre 2019, "ce qui est assez cohérent avec le ralentissement conjoncturel car l'embauche a été moins soutenue sur 2019", note Pierre Elias, conseiller à l'UWE.
Le nombre de postes vacants est de 27 906 unités. "Dans une région où l'on compte un peu moins de 200 000 demandeurs d'emploi et un taux d'inactivité élevé, il est interpellant que les entreprises peinent à trouver les collaborateurs recherchés ! Le taux de vacance wallon est supérieur à la moyenne européenne. Dans les domaines de la formation, de l'enseignement et de la fluidité sur le marché du travail, des mesures d'amélioration drastiques doivent être prises", conclut Pierre Elias. Dans le détail, ce sont les profils comptables et financiers qui arrivent en première position des fonctions difficiles à pourvoir, suivis par les professionnels de la santé, relève l'étude de Manpower.