Les data centers face à la flambée des prix de l'énergie: "Aujourd'hui, la seule solution 'neutre' en carbone, c'est le nucléaire"
La rentabilité des data centers est mise à rude épreuve avec la flambée des coûts de l'énergie. Alors que tout le monde parle de numérisation, peu de décisions permettraient d'en assurer la viabilité.

- Publié le 13-09-2022 à 10h22
- Mis à jour le 13-09-2022 à 17h01

Fort Knox. On exagère un peu mais on ne rigole pas avec la sécurité lors de notre visite du data center LCL "Wallonia One". Le site est flouté sur Google Street View, pas de repérage possible, et lors de notre arrivée, une longue barrière s'ouvre après vérification de notre identité. Ensuite, des relevés biométriques sont exigés ainsi qu'une preuve de cette même identité. Le tout sous l'œil vigilant du personnel de sécurité.
Mais alors que le soleil d'un mois de septembre encore chaud surplombe le site, la question qui nous turlupine, c'est de savoir comment un tel data center, qui a besoin d'être refroidi, peut faire face à l'explosion des coûts énergétiques ainsi qu'au défi lié au dérèglement climatique.
"Notre objectif est d'être à 21 °C en permanence dans la salle. On fait de la 'colocation' de matériel, la température doit donc être adaptée pour tous les matériels différents des clients" , signale Nicolas Coppée, data center manager pour LCL Wallonia One, le seul des cinq data centers belges de l'entreprise présent en Wallonie, à Gembloux.
Et concernant les marges de l'entreprise, dans ce contexte de flambée des coûts énergétiques ? " Ça fait très mal. Quand je vois que le Codeco parle d'économies d'énergie… D'accord… Mais nous, c'est notre métier depuis le début. On rend notre data center le plus performant possible tous les jours. Il n'y a pas eu de choses concrètes pour les entreprises comme nous" , entame sans détours le responsable. " Il y a peut-être d'autres choses à activer. Il y a le coût de l'électricité lié au mécanisme européen, pour lequel les autorités ne peuvent pas faire grand-chose, par contre elles peuvent agir sur les coûts de distribution, dont on ne parle pas. Ores, Sibelga, les intercommunales engrangent des bénéfices" , poursuit-il. Selon lui, ce coût de la partie distribution représentait, avant la flambée des prix, près de 20 % de la facture de LCL.
"On ne supporte plus"
Et au niveau rentabilité ? " On ne supporte plus. Certains clients acceptent de partager les surcoûts mais on a payé en un trimestre l'équivalent de ce qu'on payait sur un an. C'est quatre fois plus cher. Il ne faut pas que ça dure comme ça" , répond-il directement, avec le sourire volontairement forcé.
Confrontés à cette problématique énergétique et le coup dur financier que cela représente, les data centers sont également en première ligne pour le défi de la neutralité carbone, le tout dans une société qui se numérise à grand pas et qui a donc des besoins en stockage de données de plus en plus importants.
"On veut être neutre en carbone d'ici 2030. Ce qui veut dire changer également nos groupes électrogènes de secours, qui fonctionnent au fioul. Ces groupes électrogènes sont là en cas de panne du réseau" , explique-t-il. C'est ce qui permet de garantir un niveau "Tier III", en clair, un label représentant un niveau de fiabilité d'accès aux données extrêmement élevé. " Pas question qu'il y ait une coupure. On a aussi des batteries au plomb, en solution temporaire. Il existe des batteries Li-Po (lithium polymère, NdlR), mais s'il y a un départ de feu… vous pouvez pleurer. Car elles n'ont pas encore bien fait leurs maladies de jeunesse. D'ailleurs, quand je vois les gens qui font charger leurs trottinettes à batteries Li-Po chez eux… C'est… presque inconscient… ", glisse-t-il, alors que nous évoluons au sein du centre.

Des clients de toutes les tailles
L'entreprise, qui a une cinquantaine de clients, compte des PME comme des grosses entreprises parmi eux. "Il y en a pour qui cette explosion du coût de l'énergie représente quelques milliers d'euros, il y en a pour qui ça représente des centaines de milliers d'euros. Et ça leur fait très mal" , lâche-t-il. L'autre problème de cette flambée des prix est que, selon lui, ça perturbe complètement les business models, les coûts d'exploitation prenant désormais trop de place dans les calculs, sans oublier l'explosion du prix des infrastructures en elles-mêmes. " Si on veut augmenter la taille de notre champ solaire, il nous faut un transformateur élévateur de tension. Ce transformateur, c'est un an de délai d'attente. Alors que c'est du cuivre et quelques matériaux…" , donne-t-il en guise d'exemple.
Le responsable avance que le site n'emploie "seulement" qu'une vingtaine de personnes mais ajoute aussitôt "qu'il y a beaucoup d'emplois indirects via nos clients dans la région. Un data center ne crée pas autant d'emplois qu'une usine ou un parc d'attractions Lego… Mais s'il n'y a plus de data centers, il y a plein de choses qui ne peuvent pas se faire !" , lance-t-il avec humour.
Et alors que l'on se dirige vers les groupes électrogènes de secours, dont deux réserves de 60 000 litres de fioul servent à les alimenter en cas de besoin, l'homme nous explique que ces monstres avalent au moins 200 litres par heure d'utilisation. Autant dire qu'il vaut mieux éviter toute panne.
Il nous explique également que l'autre défi, à moyen et long terme, c'est la météo. " Il y a un climat un peu tropical qui est en train d'arriver en Belgique. La température extérieure ne descend plus suffisamment en été, il n'y a plus de rosée le matin et donc l'humidité reste dans l'atmosphère ambiante, ce qui est gênant pour la salle" , explique-t-il.
" Ça s'arrange à partir de fin septembre mais on va devoir revoir notre manière de fonctionner à l'avenir. Les centrales de traitement d'air sont dimensionnées pour du 35 °C extérieur maximum. Maintenant il faut le faire pour du 40-50 °C extérieur car le climat méditerranéen remonte chez nous. Et c'est énormément de capital à investir" , explique-t-il, appelant les autorités à agir, alors que les data centers sont essentiels dans nos modes de vie, personnels comme professionnels.
Trois questions à Nicolas Coppée, data center manager LCL "Wallonia One" (Gembloux).
1. La neutralité carbone, c'est une réalité pour vous ? Est-ce possible ?
On ne fait pas de greenwashing en plantant des arbres, effectivement, ce n'est pas l'objectif. Ici, on a un champ solaire de 1 mégawatt et on a un projet d'implantation d'éoliennes. Mais évidemment, s'il n'y a pas de vent ni de soleil, ça ne va pas. On a des batteries pour stocker les surproductions également mais il ne faut pas se leurrer, il faudrait des hectares pour un stockage suffisant. Aujourd'hui, la seule solution "neutre" en carbone, c'est le nucléaire.
2. Que pensez-vous de la sortie du nucléaire ?
Je pense que ce n'est pas possible, avec les technologies actuelles. Un mégawatt, c'est 60 euros en nucléaire, 100 euros en renouvelable à condition qu'il y ait du vent, etc. Le soleil est là mais bon. Et le gaz… on voit le problème au niveau géopolitique.
3. C'est jouable de maintenir des data centers face à l'explosion des coûts ?
Vous faites de la vidéo, des photos… c'est indispensable. Mais il faut que le politique suive derrière. Les Pays-Bas n'en veulent plus, en particulier des Gafam car ils se rendent comptent qu'ils consomment plus d'eau que prévu. Paris n'en veut plus non plus, car la question de la puissance électrique se pose. Mais à un moment, on déplace le problème. Comment va-t-on faire ? Tout le monde veut la digitalisation mais pas la solution qui la permet ? Il faut aussi se demander si on préfère héberger nos données sur du cloud public américain ou sur des serveurs privés ici. Quoi qu'il en soit, est-ce vraiment utile, pour des particuliers, de conserver des mails d'il y a cinq ans ? Et qui va regarder ses 200 photos en qualité maximum d'un week-end passé il y a des années ? Il faut également une évolution à ce niveau-là.
