"Ils ont été crédules" : la débâcle boursière de Syensqo ravive les critiques sur les bonus "extravagants" d'Ilham Kadri
La chute de Syensqo en Bourse a du mal à passer chez certains actionnaires. Surtout ceux qui n'ont que peu d'influence sur les décisions à propos des rémunérations.

- Publié le 06-03-2026 à 13h35
- Mis à jour le 04-04-2026 à 10h06

C'est peut-être la faute à pas de chance. "Mais à ce niveau de rémunération, la pilule reste amère."
Syensqo, le groupe belge de chimie de "spécialités", a lourdement chuté en Bourse la semaine dernière. De quoi susciter pas mal de remous du côté des actionnaires. Autant chez Solvac, le holding familial de la famille Solvay/Boël, que chez les petits actionnaires minoritaires, qui digèrent toujours très mal la rémunération exceptionnelle de l'ex-CEO, Ilham Kadri. C'est l'heure des comptes.
1. Un décrochage attendu… Mais pas une dégringolade
"Cette chute n'avait pas été anticipée. On a eu un débrief juste avant l'ouverture des marchés, mais personne ne s'attendait à un dévissage pareil", confie un actionnaire, qui fait partie de Solvac. Plus de 30 % de perte de valeur en une journée, c'est effectivement du jamais-vu depuis la scission du groupe Solvay (actée en décembre 2023). "Des questions se sont posées sur des ventes à découvert de la part de shorteurs aux États-Unis", nous confie-t-on. Sans rentrer dans les détails, rappelons que la "vente à découvert" se fait lorsqu'un investisseur spécule sur la chute du cours de Bourse. Cette position, purement spéculative, doit être signalée au gendarme boursier. Ici, la FSMA en a effectivement signalé deux ces derniers jours. De la part de l'américain Blackrock et du fonds britannique Marshall Wace, bien que, dans les deux cas, ce soit pour un peu moins de 0,60 % du capital. Pas de quoi justifier une telle chute.
"Comme les nouvelles ne sont pas orientées comme on attend, il y a de la panique".
2. Un "toilet flushing"
Sur le papier, le véritable déclencheur est clair : Syensqo a publié des résultats annuels mitigés et des perspectives moins réjouissantes qu'attendu. Et le nouveau CEO, Mike Radossich, a par ailleurs laissé entrevoir une diminution des investissements, passant de 800 millions d'euros en 2024 à probablement moins de 600 millions en 2026. Le groupe justifie cette prudence par la persistance d'un environnement incertain.
Et dans le monde des investisseurs, certains y ont vu une mécanique classique lors d'un changement de direction : l'effet "toilet flushing", nous dit-on. Quand un nouveau CEO arrive, il revoit les anticipations et, parfois, les rabote pour être certain de tenir ses promesses ensuite.

3. Une société "difficile à lire" et, soudain, plus de boussole
Au-delà des chiffres, le passage difficile est aussi une crise de récit. Lors de la scission, Syensqo a été vendue comme un pur acteur de la chimie de spécialités (aéronautique, matériaux avancés, mobilité, électronique, etc.). Mais aujourd'hui, certains actionnaires disent ne plus avoir de boussole.
"Les actionnaires ne peuvent plus se rattacher à des perspectives. Les dernières annoncées étaient lors du split en 2023. Et comme Syensqo est une entreprise très technique, c'est difficile pour les financiers et analystes de comprendre, de juger de la qualité du portefeuille. Et comme les nouvelles ne sont pas orientées comme on attend, il y a de la panique", nous confie l'un des actionnaires.

Rappelons qu'Ilham Kadri, discrète pour le moment, avait répondu aux critiques fin 2025. Chez nos collègues de Trends, elle avait affirmé qu'il fallait "une décennie pour mesurer les effets d'une telle décision (la scission, NdlR). L'humain est très impatient de nos jours. […] Ce que j'ai dit à mon conseil d'administration, c'est que cela prendrait de trois à cinq ans. […] Ça va arriver". Un actionnaire nous signale espérer, quant à lui, que la version optimiste qui circule est que le plan d'Ilham Kadri ait juste 2 ou 3 ans de retard sur ce qui avait été annoncé.
Syensqo a tenu à nous préciser que la scission, d'ailleurs généralement saluée, "était une décision nécessaire et stratégiquement judicieuse afin de créer deux entreprises plus ciblées, dotées de modèles économiques distincts". L'entreprise rappelle qu'elle a fait preuve "de résilience dans un environnement macroéconomique difficile et a obtenu des résultats compétitifs, voire supérieurs à ceux de ses concurrents dans certains domaines". La société rappelle également maintenir sa volonté de création de valeur pour les actionnaires et que "le conseil d'administration s'engage pleinement à soutenir la direction dans ses efforts pour améliorer les performances".
4. Le fait rare : Solvac sort du bois
C'est dans ce contexte que Solvac, holding historique de référence lié à la famille Solvay et Boël, qui détient 30 % de Syensqo (et de Solvay en même grandeur), a publié un communiqué cette semaine. Extrêmement bref et toujours prudent mais nécessaire pour tenir au courant les actionnaires.
"La famille Boël n'est pas connue pour faire des choses extravagantes de ce genre".
"Solvac suit de près la situation et est en contact étroit avec le conseil d'administration et la direction de Syensqo. Solvac est pleinement mobilisée dans son rôle d'actionnaire de référence à long terme et agit aux côtés de Syensqo pour soutenir la société dans cette phase", a donc communiqué le holding. Précisons que, dans la foulée, mardi, Syensqo a aussi annoncé le changement de sa présidente du conseil d'administration, Heike van de Kerkhof remplaçant Rosemary Thorne.
5. La polémique qui revient comme un boomerang
À peine la poussière retombée sur la chute boursière qu'une autre question revient : celle de la rémunération de l'ex-CEO, Ilham Kadri. La prime exceptionnelle de 12 millions d'euros décernée en 2023 pour la scission, ainsi que d'autres bonus ont fait grimper sa cagnotte à 25,7 millions d'euros entre 2023 et 2024. Pour un salaire annuel fixe d'environ 1,5 million d'euros.
Bernard Thuysbaert, CEO du cabinet de conseil Deminor, souvent sollicité par des actionnaires minoritaires dans les dossiers de gouvernance, résume le malaise : lors de l'assemblée générale, "la majorité des actionnaires en dehors de la famille avait voté contre" cette rémunération exceptionnelle, dit-il, mais l'approbation a été obtenue grâce au soutien de l'actionnaire de référence. Et maintenant que "la pluie et l'orage sont là", la question devient explosive : qui a validé quoi et avec quels garde-fous ?
"Le communiqué de Solvac montre qu'ils veulent faire quelque chose. Il y a évidemment le contexte économique qu'il ne faut pas négliger. Mais la CEO a fait un grand show, annoncé de grandes perspectives et elles ne se sont pas réalisées. Donc on est en droit de se poser des questions", lâche-t-il.
"L'actionnaire de référence se rend compte qu'ils ont validé toute une série de mesures et n'ont pas écouté les autres actionnaires", poursuit-il, regrettant le manque de marge de manoeuvre des petits actionnaires dans ces conditions.
"Ils ont été crédules. L'action a été divisée par deux"
"La perte de valeur est là, il faut voir qui est responsable. La scission n'a pas donné le business plan pour Syensqo et la partie Solvay (aussi visé par des "shorters" récemment, bien qu'à faible niveau également, NdlR) ne montre pas une création de valeur fantastique. Comment a-t-on vendu cette belle histoire aux actionnaires et pourquoi n'est-elle pas aboutie, alors qu'on a déroulé un tapis rouge financier ? Pourquoi Ilham Kadri est-elle partie au moment où ça commençait à aller mal ? La famille Boël n'est pas connue pour faire des choses extravagantes de ce genre. Sans doute que le stress de la voir partir a joué", glisse Bernard Thuysbaert.
Au moment du vote de la prime, le président du groupe Solvay, Nicolas Boël, avait fait le parallèle avec un groupe de rock, qui a besoin de son "Jimi Hendrix" ou son "Keith Richards" pour progresser.
"Mais quand la partition est totalement fausse, il faut pouvoir lâcher. Et elle a quitté le navire au milieu de la tourmente, alors qu'elle a été grassement rémunérée par la famille, pour un travail qui n'a pas été fait", tranche sévèrement Bernard Thuysbaert. "Ils ont été crédules. La valeur de l'action a été divisée par deux", renchérit-il. "Et vers qui se tourner ? Les personnes responsables de l'époque ne sont plus à la manoeuvre", lâche un actionnaire.
Précisons que Syensqo confirme qu'Ilham Kadri reste "special adviser" de l'entreprise. Une question reste en filigrane, si elle "reste" : cette prime de rétention était-elle pour éviter de la voir partir ailleurs ? Ou était-ce simplement une largesse ?

"Il faut aller contre cette idée"
L'économiste Etienne de Callataÿ, interrogé sur le sujet, remet enfin une pièce dans le débat de fond : les rémunérations de dirigeants "ne se justifient pas" toujours en économie de marché et surestiment souvent le mérite individuel au détriment de la part de chance. Surtout, dit-il, même lorsqu'on accepte l'idée de payer "bien", l'alignement doit être dans le temps : sinon, on crée une incitation au court-termisme (embellir à court terme, faire une grande opération, partir). Il plaide donc pour des mécanismes qui exposent réellement le dirigeant au risque actionnarial sur plusieurs années, davantage par la détention d'actions assorties d'une longue période de conservation que par des stock-options, qui lui permettent de gagner lorsque l'action monte sans rien perdre lorsqu'elle baisse. Ce qui "pousse au risque".
"On surévalue le mérite individuel. Il faut le mettre en valeur mais de manière rationnelle. Avoir un bon patron ne se résume pas à des rémunérations extravagantes. Il faut aller contre cette idée qu'on aura la crème de la crème seulement si on paie cher", estime encore Étienne de Callataÿ. Le meilleur alignement, selon lui, est quand le dirigeant et les employés peuvent être actionnaires, "même si les syndicats n'aiment pas, car ça limite la volonté de faire grève en cas de problème", conclut-il.
