Combats, drones, cocktails Molotov… le rôle essentiel des civils ukrainiens pour espérer vaincre la Russie
Quand ils ne sont pas directement sur la ligne de front, les civils ukrainiens collectent des fonds, des informations, achètent des armes et équipent leur armée.
- Publié le 23-09-2023 à 19h53
- Mis à jour le 23-09-2023 à 21h01

Les services secrets américains étaient au courant des projets de Vladimir Poutine en Ukraine dès la fin de l'année 2021. Ils auraient d'ailleurs alerté leurs homologues européens et ukrainiens sur l'imminence d'une "attaque stratégique importante", en leur signalant d'importants mouvements militaires russes à la frontière. Lorsque les troupes de Moscou sont passées à exécution, le 24 février 2022, Kiev a pourtant bien failli tomber à une vitesse éclair, faute de préparation.
"Le pouvoir évoquait un risque, mais nous répétait qu'il n'y avait rien d'inquiétant" se remémore Ivan Savchuk, chercheur à l'Université de la Défense nationale d'Ukraine. "L'armée, comme la population, a été prise par surprise. Mais beaucoup d'entre nous avaient déjà connu la guerre du Donbass en 2014 et participé aux combats, poursuit le scientifique désormais installé à Paris. Dès les premiers jours de la bataille, le gouvernement a pu donner des armes à tous les hommes en ordre de service militaire. Des milices d'autodéfense se sont instantanément créées dans tout le pays, et nous avons pu repousser tous ensemble le premier assaut."
Aux armes citoyens
La chercheuse israélienne en Sciences Politiques Sarah Fainberg, spécialiste de la Russie et du conflit ukrainien, va jusqu'à affirmer que "ce sont les civils qui ont sauvé Kiev". "Dès les premiers instants de la guerre, les milices d'autodéfense territoriales et les volontaires qui ont rejoint l'armée ont joué un rôle crucial". Les autres membres de la société civile, eux, "ont formé un vaste réseau de collecte de fonds pour équiper eux-mêmes les zones urbaines d'outils de défense (parpaings, fortifications), et acheter des équipements militaires à envoyer sur le front", précise-t-elle dans l'étude qu'elle a publié sur le sujet.
Comme pour le Donbass, en 2014, tout le pays s'est rapidement mobilisé, et les réseaux sociaux ont permis aux autorités de largement diffuser les consignes de défense, expliquant notamment aux citoyens comment concevoir des cocktails Molotov, enflammer des véhicules, empoisonner les soldats russes et récolter des informations sur leurs déplacements.
Des espions avec smartphone
Le premier assaut repoussé, les citoyens ukrainiens se sont transformés en agents du renseignement armés de smartphones. Dès le mois de mars 2022, le ministère de la Transition digitale a développé une application baptisée "eVorog", permettant à n'importe qui de consigner ce qu'il a vu ou entendu autour de lui sur son téléphone, via la messagerie cryptée Telegram, afin de constituer une gigantesque base de données en temps réel. De quoi indiquer précisément à l'armée où frapper, prévenir une éventuelle attaque, identifier le type de matériel utilisé par l'ennemi, et répertorier les crimes de guerre avant que les preuves n'aient disparu.
"Cet effort de groupe est particulièrement marquant pour les drones, avance Ivan Savchuk. Avant le conflit, l'Ukraine ne disposait pas de ses propres appareils. Il a fallu un peu de temps pour en acheter à la Turquie et mettre en place une filière de production en interne. Alors, les Ukrainiens se sont mobilisés : énormément de gens, dont des stars de cinéma ou des écrivains, ont commencé à collecter des fonds pour acheter des appareils vendus dans le commerce et les envoyer aux bataillons."
Petit à petit, la filière s'est élargie, organisée et professionnalisée sous l'égide de plusieurs personnalités. "Notez bien le nom que je vais vous donner, insiste la chercheuse israélienne Sarah Fainberg. Maria Berlinska, "la mère des drones". Elle n'a que 35 ans et je peux vous assurer qu'elle jouera un rôle politique essentiel dans l'Ukraine d'après-guerre."
"La mère des drones"
En février 2014, Maria Berlinska descendait déjà sur la place Maidan de Kiev pour participer à "la révolution de la dignité". Et deux mois plus tard, lorsqu'éclata la guerre du Donbass, elle s'est portée volontaire pour intégrer les forces ukrainiennes en tant qu'opératrice de drones, lançant une campagne de collecte de fonds pour fournir l'armée, avant d'ouvrir un centre pour former des opérateurs. "Son organisation, "Victory Drones", a déjà formé plus de 28 000 opérateurs de drones, précise Sarah Fainberg. Comme il faut énormément de véhicules pour livrer tous ces drones, elle se charge aussi de collecter des véhicules un peu partout en Ukraine, en Pologne ou dans les États baltes."
Cette impressionnante mobilisation civile, pose la question des moyens et du degré de préparation de l'armée ukrainienne. "Je ne suis pas suffisamment intégré dans la structure militaire pour connaître les chiffres exacts, mais il faut comprendre qu'on parle d'un affrontement très dur avec des batailles de très haute intensité, estime Ivan Savchuk. Les quantités de matériel militaire utilisées sont gigantesques. Face à un ennemi plus grand et mieux équipé, les soldats ont besoin de tout, tout le temps". Certains experts évoquent le chiffre de 15 000 drones utilisés au quotidien. Depuis janvier 2023, 550 millions de dollars auraient été investis pour fabriquer des drones via seize producteurs ukrainiens, selon le ministère de la Défense.
