La hausse des inégalités replonge le Royaume-Uni vers l'époque victorienne : "Nous avons reculé de vingt-cinq ans"
Les écarts de richesse au Royaume-Uni se rapprochent du niveau atteint avant l'établissement de l'État providence. La dégradation des conditions de nombreux emplois joue un rôle central dans l'accroissement de la pauvreté.

- Publié le 20-12-2023 à 10h25

Au cours des quinze dernières années, les inégalités se sont accrues de manière spectaculaire au sein de la société britannique. "Le Royaume-Uni risque de retomber dans les "deux nations" de l'ère victorienne, marquée par un fossé grandissant entre la société dominante et une classe inférieure déprimée et frappée par la pauvreté", indique dans un rapport publié le 11 décembre par le Centre For Social Justice, un centre de réflexion spécialisé sur la pauvreté. Le coefficient de Gini des revenus après impôts et prestations sociales, qui permet de rendre compte du niveau d'inégalité, était en 2022 le plus élevé d'Europe occidentale à 0,35, contre 0,29 pour la France et 0,28 pour l'Allemagne.

Le Royaume-Uni du Premier ministre Rishi Sunak n'est néanmoins plus celui d'Oliver Twist, l'orphelin pauvre du livre de Charles Dickens, publié en 1838. "Évidemment, les conditions de vie sont meilleures pour la personne moyenne qu'au milieu du XIXe siècle, tempère David Gordon, professeur de justice sociale à l'Université de Bristol et directeur du Bristol Poverty Institute. La capitale anglaise, cadre de ce roman, caractérise néanmoins cette évolution puisque la City of London, centre de la finance nationale, était déjà mitoyenne de plusieurs des arrondissements les plus pauvres d'Angleterre, qui le demeurent aujourd'hui. "En termes d'écart de richesse entre les plus riches et les plus pauvres, nous avons reculé de vingt-cinq ans, à la fin des dix-huit années de thatchérisme, indique le professeur. L'écart se rapproche du niveau enregistré avant la mise en place de l'Etat providence au Royaume-Uni, tout au long de la première partie du XXe siècle, qui avait permis une réduction considérable de la pauvreté."
La marque des gouvernements conservateurs
Une constante apparaît dans les différents rapports publiés sur le sujet au cours des derniers mois : les deux plus forts mouvements d'accroissement des inégalités de l'époque contemporaine ont eu lieu lors de longues périodes de gouvernement conservateur. À partir de l'arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher en 1979, qui "a cassé le consensus de l'après-guerre en mettant en place des politiques néolibérales, visant à augmenter les ressources de la moitié supérieure de la société aux dépens de celles des plus modestes", explique David Gordon. Puis avec les mesures d'austérité budgétaire déployées en 2010 par David Cameron, qui ont notamment touché les handicapés et les enfants, poursuivies par ses prédécesseurs Theresa May (2016 à 2019) et Rishi Sunak (depuis 2022).
Cette évolution amène son lot de "problèmes déjà visibles pendant les époques victoriennes et edouardiennes (1837 à 1914, Ndlr)", poursuit le professeur : "des niveaux de criminalité et de maladie élevés, une société moins cohésive." Le Centre For Social Justice les traite dans le détail dans son rapport, tout en plaçant l'accent sur le monde du travail, central dans l'accroissement de la pauvreté. Depuis 2000, 20 % à 25 % des travailleurs ressentent une insécurité professionnelle, suite au développement de l'autoentrepreneuriat et des contrats zéro heures – un contrat qui n'assure aucune heure de travail hebdomadaire et donc aucun revenu -, la détérioration des conditions de travail et le remplacement de nombreux emplois industriels "qualifiés, sûrs et souvent bien rémunérés" par des emplois dans les services, non qualifiés et moins bien rémunérés.
Des travailleurs pauvres
En septembre 2023, "38 % des bénéficiaires d'aides sociales avaient un emploi, ce qui signifie que leurs revenus ne sont pas suffisants [pour vivre] sans le soutien du système d'aide sociale", indiquent ses rédacteurs. David Gordon rappelle pourtant que "c'était déjà le cas lors de la première véritable enquête sur la pauvreté réalisée dans les années 1880 par Charles Boothe : la pauvreté est largement due à des revenus bas. À l'époque déjà, les politiciens ne voulaient pas croire à ses découvertes, certains que le comportement des pauvres, en l'occurrence l'alcoolisme ou la dépendance à la drogue, était la cause principale de leurs difficultés."
Alors que les salaires réels (c'est-à-dire après prise en compte de l'inflation) avaient augmenté de 20 % entre 2000 et 2007, ils ont stagné et parfois reculé pour certains métiers depuis la crise financière de 2008. Fragilisés, les foyers les plus pauvres ont ainsi été fortement affectés par les confinements imposés pendant la pandémie de Covid-19. Depuis février 2020, 492 000 Britanniques ont quitté le monde du travail en raison de maladies longues, notamment liées à de la dépression et de l'anxiété, rendant leur situation encore plus vulnérable.