La Russie a-t-elle déjà gagné la guerre de l'armement face à l'Occident ?
Nouveau ministre de la Défense, modernisation de l'armement financée par une économie de guerre portée à hauteur de 8,7 % du PIB… Moscou se donne les moyens de livrer un conflit dans la durée face à l'Ukraine et ses alliés.
- Publié le 08-06-2024 à 19h56
- Mis à jour le 11-06-2024 à 13h38

"Vous avez pratiquement perdu la guerre en Ukraine", lance l'opposant russe Mikhaïl Khodorkovski dans une vidéo enregistrée mi-mai et adressée aux alliés de Kiev. Avant de poursuivre : "Le PIB de la Russie était de 2200 milliards de dollars avant la guerre, celui de l'Union européenne de 17 000 milliards de dollars. Poutine a dépensé 120 milliards de dollars cette année pour financer son armée, ce qui représente 5,4 % de son PIB, en sachant qu'un obus d'artillerie de 152 mm fabriqué en Russie coûte 500 dollars pièce. Le soutien européen à l'Ukraine s'élève à environ 88 milliards de dollars en deux ans, soit 0,25 % du PIB de l'UE, en sachant qu'un obus de 155 mm fabriqué par l'occident coûte entre 5000 et 8000 dollars pièce. Cela signifie, en tenant compte du soutien militaire américain, que le ratio d'investissement est de 2.5 à 1 en faveur de Poutine. Sans le soutien de Washington, il passe à 4 à 1."
"Ajoutez à cela la population russe qui comptait 142 millions de personnes en 2022, contre 40 millions d'individus en Ukraine, soit 3,5 fois moins", ajoute l'ancien oligarque. "Alors… Comment suggérez-vous qu'ils se battent ? Avec une telle infériorité, l'Ukraine perdra Kharkiv d'ici la fin de l'année, Odessa mi-2025, et Lviv ne sera épargnée que si les troupes de l'Otan sont déployées pour la protéger d'ici à 2026".
4,5 millions d'obus
Mikhaïl Khodorkovski, qui fut PDG du groupe Ioukos et première fortune de Russie avant de s'opposer à Vladimir Poutine et d'être déchu de ses privilèges, est volontiers péremptoire et provocateur, mais les chiffres qu'il mentionne dans la première partie de son intervention sont corrects. Selon le rapport du Center For Strategic and International Studies (CSIS) publié en avril, la Russie a consacré 3,9 % de son PIB à ses dépenses militaires en 2023 et tablait sur 6 % en 2024. Vladimir Poutine a même annoncé que le Kremlin irait un cran plus loin dans son économie de guerre et que les dépenses de défense et de sécurité atteindraient jusqu'à 8,7 % du PIB d'ici la fin de l'année.
Pour espérer l'emporter, encore faut-il que ces investissements se traduisent efficacement sur le terrain. Selon l'Institute for The Study of War (ISW) citant les travaux du cabinet d'étude américain Bain&Company, l'industrie russe de la Défense serait capable de livrer 4,5 millions d'obus d'artillerie aux troupes en 2024, soit trois fois plus que la production occidentale estimée d'ici à la fin de l'année. Dans la région de Kharkiv, où un nouveau front s'est ouvert le 10 mai, l'armée russe bénéficierait jusqu'à cinq fois plus de munition que les troupes ukrainiennes. Ce qui aurait notamment permis à Moscou de frapper la ville de Kharkiv "plus d'un millier de fois" en une semaine, selon les propos tenus dimanche par le président ukrainien Volodymyr Zelensky.
Mensonges et propagande
"Mais il faut faire attention", avertit l'ancien officier de l'armée française Guillaume Ancel, désormais analyste et écrivain. "Il est très difficile de se faire une idée de l'état réel des armées, en sachant que les deux camps vont naturellement mentir sur leurs forces et faiblesses respectives. Je vous rappelle qu'au tout début de la guerre, la plupart des gens pensaient l'armée russe beaucoup plus puissante qu'elle ne l'est apparue sur le terrain. Aujourd'hui, on a le sentiment d'assister à un rapport de force assez net, mais en réalité, il est instable et se joue à peu de choses. Sur le plan humain par exemple, l'armée russe est bien plus abîmée qu'on ne l'imagine. Beaucoup d'unités sont composées de très jeunes recrues mal formées et mal équipées. On voit assez clairement que les forces n'ont pas du tout été reconstituées, ce qui s'explique, entre autres, par le rythme infernal imposé par Vladimir Poutine à ses troupes ces sept derniers mois." Moscou affirme recruter environ 30 000 nouveaux soldats chaque mois. Selon l'ISW, ces chiffres sont plausibles, mais cela permettrait – au mieux – de compenser ses pertes sur le terrain et non de renforcer les forces russes.
En matière d'armement, le rapport du Center For Strategic and International Studies (CSIS) publié en avril distingue quant à lui deux éléments fondamentaux : l'état des stocks russes, et la capacité de Moscou à contourner les sanctions occidentales pour se réapprovisionner et se moderniser (lire ci-contre). "La Russie a augmenté les capacités de production de son industrie de la défense en 2023 en réquisitionnant un certain nombre d'entreprises d'État ou affiliées à l'État" peut-on y lire. "Faute de données indépendantes, la plupart des évaluations proviennent de ces entreprises ou du Kremlin lui-même. Fin 2023, le ministère de la Défense annonçait par exemple que l'armée avait reçu plus de 1500 tanks, 2200 véhicules de combat, 1400 missiles et 22 000 drones en douze mois. Ces chiffres sont impressionnants, mais surévalués. Il est en outre difficile d'estimer quelle part de cet armement est neuf, quelle part provient des vieux stocks de l'URSS et quelle part a été livrée à la Russie par des pays alliés."
Du low cost en masse
Une chose est claire selon les analystes : "Cette guerre d'attrition de haute intensité a favorisé le recours par Moscou à des armes low cost de faible qualité mais disponibles en très grande quantité, qui se sont révélées efficaces" notent les chercheurs du CSIS. "À l'inverse, les avions et hélicoptères de combat plus sophistiqués, se sont révélés beaucoup plus vulnérables et donc plus rares sur le champ de bataille". Sur les 1500 tanks livrés par Moscou en 2023, 86 % auraient en effet été récupérés dans de vieux stocks et modernisés, confirme l'Otan, qui évalue à 5000 le nombre d'unités stockées en ce moment même dans des hangars en Russie.
"Les Russes ont toujours misé sur la masse et la quantité, abonde Guillaume Ancel. On est essentiellement sur du déstockage d'armes relativement anciennes, mais attention, une arme récupérée et rafistolée peut être tout fait efficace. Les Russes disposent de stocks de munitions peu performantes mais puissantes. Prenez les bombes planantes, par exemple. C'est un stock de bombes lisses vieilles de 30 à 70 ans. L'armée y ajoute un kit moderne mais pas ultra-perfectionné et abordable, qui leur permet de planer avec une portée de plusieurs dizaines de kilomètres en mettant les bombardiers à l'abri de toute interception. Ces bombes sont précises, massives, puissantes et peu chères. Ça a été une très mauvaise surprise pour l'Ukraine."
Avantage armé à l'Ukraine ?
Fort heureusement, tout l'armement russe n'est pas aussi efficace, et ces stocks ne sont pas infinis. Selon l'Institute for the Study of War, les blogueurs militaires russes déplorent régulièrement que le niveau de poudre présent dans les obus varie fortement d'un cas à l'autre, rendant leurs effets variés et imprévisibles, alors que Moscou dort sur un stock de trois millions de vieilles munitions en mauvais État.
Autre bonne nouvelle pour Kiev, les "taux de dysfonctionnement hallucinant des armes russes high tech" selon Guillaume Ancel, qui évoque "un taux d'échec de plus de 20 %, ce qui explique qu'on en voit peu. Même leurs fameux missiles hypersoniques ont été assez bien interceptés par les systèmes de missiles Patriot".
L'Ukraine, de son côté, souffre du problème inverse : le pays mise sur la qualité nettement supérieure de l'armement occidental, mais celui-ci coûte cher, arrive relativement lentement et en plus petite quantité. La levée d'un certain nombre de restrictions, notamment l'autorisation de frapper sur le sol russe, venue de plusieurs pays dont les États-Unis, ainsi que l'acheminement sur le front d'une partie du paquet d'aide américain d'une valeur de 61 milliards de dollars adopté fin avril, pourraient toutefois lui redonner un avantage matériel dans les prochains mois. Ce qui expliquerait, selon Guillaume Ancel, la poussée russe actuelle et, en partie du moins, tous les remaniements ministériels qui ont eu lieu ces dernières semaines.
