Les Européens creusent différentes pistes pour financer l'augmentation des dépenses pour la défense
Les ministres des Finances des Vingt-sept vont se pencher sur le sujet lors d'une réunion informelle ce samedi, à Varsovie
- Publié le 12-04-2025 à 07h14

Où trouver les moyens de financer le renforcement et le développement de la défense européenne ? La question taraude les États membres de l'Union européenne (UE) depuis le déclenchement de la guerre d'agression de l'Ukraine déclenchée par la Russie, le 24 février 2022. Il devient d'autant plus urgent d'y répondre que le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche affaiblit la garantie américaine à la sécurité de l'Europe.
En 2024, les dépenses des États membres en matière de défense ont atteint 326 milliards d'euros, soit une hausse de 30 % depuis 2021. Pour autant, le livre blanc sur la défense présenté par la Commission européenne le 19 mars dernier, appelle à délier davantage les cordons de la bourse pour faire face aux défis sécuritaires. Par ailleurs, les achats des Vingt-sept ont jusqu'ici été insuffisamment coordonnés. En outre, les Européens ont négligé d'investir dans certaines capacités stratégiques, se reposant sur les Américains dans plusieurs domaines (transport de troupes, satellites de renseignement, ravitaillement en vol…).
Il faut dépenser davantage et mieux, donc. Mais avec quel argent ? Les ministres des Finances des Vingt-sept sont invités à plancher sur ce thème, samedi, à Varsovie, lors d'une réunion informelle organisée par la présidence polonaise du Conseil.
Un plan de financement alternatif
La Commission a élaboré un plan qui devrait permettre d'investir jusqu'à 800 milliards d'euros dans la défense d'ici à la fin de la décennie. Elle suggère d'exonérer partiellement les États membres du respect des règles budgétaires européennes pour qu'ils consacrent chaque année 1,5 % de leur PIB à la défense pendant quatre ans. Effet financier escompté : 650 milliards d'euros.
Par ailleurs, l'exécutif européen propose de créer un instrument, nommé Safe (pour "Security action for Europe") doté de 150 milliards d'euros empruntés par la Commission. Elle les prêterait ensuite aux États membres à des conditions financières favorables, pour qu'ils procèdent à des achats communs auprès de l'industrie européenne de défense. La réaffectation de fonds de cohésion inutilisés, et la révision du mandat de la Banque européenne d'investissement, pour qu'elle puisse soutenir la production de matériel double usage, doivent aussi contribuer à aider l'UE à être prête à se défendre seule si nécessaire à l'horizon 2030.
La présidence polonaise a voulu pousser la réflexion sur le financement du réarmement européen plus loin en commandant une étude au centre de réflexion bruxellois Bruegel. Ce document de vingt pages doit nourrir la discussion de samedi. Qualifié "d'un peu provocateur" par un diplomate européen, le papier de Bruegel estime que le cadre de l'UE n'est pas adéquat pour permettre un saut qualitatif et quantitatif dans les dépenses en matière de défense. Ses auteurs, Guntram Wolff, Armin Steinbach et Jeromin Zettelmeyer, proposent de créer un Mécanisme européen de défense (MED), à travers un traité intergouvernemental, sur le modèle de ce qui a été fait en 2012 pour créer le Mécanisme européen de stabilité (MES), le fonds de secours de la zone euro.
Le MED serait financé par les contributions des États participants et de l'Union, qui serait représentée par la Commission européenne. Le fonds fournirait des prêts et, surtout, pourrait jouer un rôle de centrale d'achat – que tient déjà l'Agence européenne de défense – et posséder des facilitateurs stratégiques, mises à disposition des États participants. Pour intégrer le Royaume-Uni, l'autre grande puissance militaire européenne occidentale, avec la France, le Mécanisme serait ouvert à des pays démocratiques non-membres de l'UE, ce qui inclut aussi la Norvège, la Suisse ou l'Islande.
Des discussions prioritaires
Aucune décision ne doit être prise ce week-end, mais" c'est bien que la discussion soit inspirée par des intellectuels", plaide un diplomate européen. Qui juge cependant "le papier exagérément critique envers les propositions de la Commission". Cependant, ajoute-t-il, "la réponse de l'UE n'est qu'un élément de la réponse globale sur le financement de la défense, sachant qu'environ 90 % des dépenses se font au niveau national". D'où la multiplication des idées et des ballons d'essai.
La proposition de Bruegel n'est pas éloignée d'un non paper du Trésor britannique sur la création d'une "banque européenne pour l'armement, qui a fait l'objet d'une discussion officieuse, au début du mois, entre le Royaume-Uni, la Pologne, les Nordiques et les Pays-Bas. "Tout le monde y va de sa proposition", constate un autre insider qui rappelle qu'il y a déjà beaucoup de choses sur la table : Edip (programme européen pour l'industrie de la défense), Edirpa (mécanisme d'acquisitions conjointes), Asap (soutien à la production de munitions), la Pesco (coopération structurée permanente sur divers projets)… À un moment donné il va falloir mettre un peu d'ordre". Un autre complète : "C'est toujours positif que des think tanks réfléchissent parce que pendant des années, il n'y a eu aucune réflexion stratégique, mais ce n'est pas ça qui va vraiment faire avancer sur les choses. Ce qui compte, c'est d'avancer sur Edip et Safe".
Sur le premier instrument, doté de 1,5 milliard d'euros, les Vingt-sept ne progressent qu'à petits pas en raison de leurs divergences sur le principe "acheter européen". Sur le second, la présidence polonaise a déposé une proposition de compromis. "Ça peut avancer, mais il y a encore deux trois questions qui doivent être résolues", observe une des sources précitées. Safe doit financer des achats de matériel contenant au moins 65 % de composants européens – encore faut-il s'entendre pour définir à partir de quel seuil on considère qu'il s'agit d'un composant européen. Certains pays comme la France, la Grèce ou Chypre font du développement de l'industrie européenne une priorité. Pour d'autres – les pays les plus proches de la Russie ou les Pays-Bas – importe avant tout de remplir les arsenaux, rapidement. Enfin, plusieurs pays, dont la Belgique, veulent assurer que l'engagement de procéder à des achats conjoints sera ferme et tiendra sur la durée.
Reste aussi la question de la coopération avec le Royaume-Uni, sorti de l'UE en 2020. Safe est ouvert aux pays tiers qui ont signé un accord de partenariat sur la sécurité avec l'UE. Le Royaume-Uni devrait le faire pour le sommet avec l'UE du 19 mai, à Londres, mais ce n'est pas une formalité. "Les Britanniques redeviennent très britanniques", ironise une source européenne : "Ils veulent obtenir le plus de choses possible en s'engageant le moins possible".
