À Minneapolis, la guerre d'usure de la population contre l'ICE : "On sera là jusqu'à ce qu'ils partent"
L'annonce du départ de 700 agents fédéraux de Minneapolis n'a pas rassuré les habitants, qui restent fortement mobilisés.
- Publié le 09-02-2026 à 06h45

Au volant de sa voiture, Tom Kendall, 78 ans, se livre à un sport en vogue ces jours-ci à Minneapolis : repérer la police migratoire ICE (Immigration and Customs Enforcement). Ancien militaire et agent immobilier, cet Américain résolument anti-Trump fait partie de l'armada de "Minneapolitans" qui patrouillent dans les rues de la ville en quête de véhicules suspects (vitres teintées, plaques d'immatriculation non locales, passagers encagoulés…).
Il communique les informations qu'il collecte via une messagerie sécurisée avec d'autres volontaires dans le quartier et un dispatcher qui vérifie les plaques minéralogiques qu'on lui transmet et coordonne les rondes. "Les agents savent qu'on les surveille. Du coup, ils changent de voiture, se font passer pour des ouvriers ou des taxis Uber, mettent des peluches sur leur tableau de bord, énumère Tom, le regard partagé entre la route et son téléphone. Personnellement, je fais ça pour mes petits-enfants. Je ne veux pas qu'ils grandissent en ayant moins de droits que moi."
Le gouvernement Trump a récemment annoncé le retrait de 700 agents fédéraux de l'immigration en signe de désescalade, après la mort de deux manifestants (Renee Good et Alex Pretti), abattus en janvier par l'ICE. Mais hors de question pour Tom de baisser la garde pour autant. Lui pense que les agents ne sont pas partis. Et même s'ils avaient quitté les lieux, il en resterait 2 300 sur place. "C'est trois fois plus que les policiers municipaux", souffle Elizabeth Tobias, une manifestante anti-ICE rencontrée devant le Whipple, le bâtiment où sont emmenés les migrants arrêtés.
Des protestataires se succèdent jour et nuit aux abords de l'immeuble pour insulter les agents et photographier leurs plaques d'immatriculation. Elizabeth, elle, est venue avec son mari allemand, occupé à hurler "honte" et "couard" aux hommes masqués qui défilent devant lui en voiture. "Nous voulons qu'ils sachent que nous les voyons et que nous n'allons pas disparaître", explique-t-elle.
Un peu plus loin, Mackenzie Dolo-Tolstoy pointe du doigt un drone qui surveille le groupe. Cela ne l'impressionne guère : "Nous serons là tant qu'ils ne seront pas partis, explique cette ex-employée de la poste. C'est facile pour nous. Alors que ces agents viennent d'autres parties du pays, nous connaissons notre ville. Nous sommes habitués au froid glacial de l'hiver. Nous pouvons revenir quand nous le voulons."
Une mobilisation citoyenne sans précédent
Cette volonté de guerre d'usure contre l'ICE est partagée par de nombreux habitants entrés "en résistance" face à ce qu'ils voient comme une "armée d'occupation" aux méthodes violentes et inconstitutionnelles. Un mois après le déploiement inédit de 3 000 agents à Minneapolis et Saint-Paul, sa jumelle sur l'autre rive du Mississippi, leur mobilisation ne faiblit pas.
Impossible de parcourir un pâté de maisons sans apercevoir une pancarte anti-ICE. Les manifestations et formations diverses (observateur, assistance médicale, affaires juridiques…), organisées par une myriade d'associations, sont nombreuses et quotidiennes. Certains ont même pris l'habitude de se retrouver en soirée devant les hôtels qui hébergent les agents pour faire un maximum de bruit et les empêcher de dormir.
Dans le même temps, associations et volontaires livrent des repas aux immigrés qui ont trop peur de quitter leur domicile, transportent leurs enfants à l'école ou sortent leurs animaux de compagnie. "Le mouvement actuel est constitué de groupes structurés – progressistes, pro-immigrés, pro-avortement, syndicats – actifs depuis longtemps, mais également de simples citoyens, non engagés sur le plan politique mais rebutés par tant d'inhumanité", explique Rebecca Larson, la coresponsable de l'antenne locale d'Indivisible, une importante association anti-Trump montée en 2017.
Les racines d'une solidarité exceptionnelle
Plusieurs facteurs culturels ont été avancés pour expliquer cette mobilisation de terrain extraordinaire : la sensibilité des habitants aux luttes des minorités, héritée du combat des Amérindiens, toujours très présents dans le Minnesota ; l'engagement civique légué par la population scandinave qui s'est installée dans la région au XIXe siècle ; le froid polaire qui favorise l'entraide… Rebecca Larson note aussi l'influence de George Floyd, l'Afro-Américain tué en 2020 par un policier blanc à Minneapolis. L'épisode avait poussé de nombreux Blancs, majoritaires dans la ville de 240 000 âmes, à rejoindre le mouvement antiraciste. Ils sont très présents dans l'opposition actuelle à l'ICE. "La population blanche, plus privilégiée, a compris qu'elle devait être une meilleure alliée", souligne-t-elle.
Après la mort de George Floyd, Mary Vavrus a participé à des rondes dans son quartier pour empêcher l'intrusion de suprémacistes blancs. Aujourd'hui, cette professeure est devenue ICE Watcher ("observatrice de l'ICE"). Comme des dizaines de milliers d'autres résidents, elle se balade avec un sifflet au cou pour donner l'alerte si elle aperçoit des agents. "Je ne suis pas surprise que les citoyens de Minneapolis se mobilisent pour soutenir les migrants. Ce sont nos voisins, nos amis… Il y a de nombreuses associations d'aide aux réfugiés ici. L'infrastructure de la solidarité est très solide", explique-t-elle, attablée dans un café situé dans une zone hispanique. "Le gouvernement Trump s'attaque à la mauvaise ville !"
Sa phrase à peine terminée, des sifflets retentissent au-dehors. Les observateurs ont-ils repéré l'ICE ? Il s'agit en fait de policiers locaux venus démanteler un barrage filtrant installé par des manifestants pour bloquer les éventuels passages d'agents de l'immigration.
À quelques pas de là, changement d'ambiance. Dans le parc Powderhorn, des milliers de personnes bravent les -10 degrés ambiants, ce samedi 7 février, pour rendre hommage à Renee Good, avec des portraits de la mère de famille et des pancartes "ICE dehors". La cérémonie est organisée par des groupes amérindiens locaux en présence de proches de la défunte, érigée au rang de martyre depuis sa mort un mois plus tôt.
Dans la foule, Jeronimo reprend espoir. "Nous vivons dans la peur, mais quand je vois ce genre de rassemblement, je me sens en sécurité, explique cet immigré sud-américain travaillant dans le BTP. Nous devons faire bloc jusqu'au départ de l'ICE."
