Dans Goma "libérée", les rebelles règnent par la terreur
Sous la coupe du M23, la population se résigne à une occupation qui va durer.
- Publié le 31-07-2025 à 13h35
- Mis à jour le 31-07-2025 à 13h52

C'était un dimanche de juin, tard dans la soirée. L'averse, brève en cette fin de saison des pluies, avait cessé. Les toits s'égouttaient en notes éparses, une mélodie rassurante. Soudain, des coups de feu ont retenti dans l'obscurité, puis des cris : "Au voleur !"
Chaque fois, les cœurs sursautent, mais la partition reste familière, ces derniers mois, à Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu. Ce soir-là, Jean Rubenga, 25 ans, est de veille dans une propriété du quartier Himbi, au bord du lac Kivu. Chanteur, musicien, le jeune homme travaille aussi comme gardien, il compte sur ce maigre salaire pour subvenir à ses besoins et poursuivre sa passion. Il s'approche de la porte qui donne sur la rue, hausse la voix pour dissuader les présumés cambrioleurs. Un tir claque. La balle perce un des panneaux de tôle qui forment le mur d'enceinte. Elle atteint Jean à l'abdomen. Il saigne, perd connaissance. Des voisins le transportent à l'hôpital, des médecins tentent d'opérer, mais il est déjà trop tard. Il est déclaré mort peu après son arrivée.
La mort devenue routine
Ne pas banaliser, ne pas se résigner au fait que la mort est devenue une routine, que les cadavres sont trop nombreux : ceux qu'on pleure, ceux qu'on enterre, ceux qu'on recherche, ceux que l'on découvre à l'aube dans une venelle et dont les enfants qui partent à l'école détournent les yeux.
Six mois ont passé depuis l'entrée dans Goma, le 26 janvier, des rebelles du M23, soutenus par des troupes rwandaises, à l'issue de combats intenses contre l'armée congolaise et les milices alliées, qui ont fait un millier de morts. Un jour qui marque le début de ce qu'on appelle ici la libération ou l'occupation, selon les interlocuteurs à qui l'on s'adresse. Depuis, la coalition rebelle Alliance fleuve Congo (AFC) – dont le M23 est la branche armée – a mis en place ses propres autorités et tente d'administrer, de manière autonome, la ville et les territoires qu'elle contrôle dans l'est du pays. Seul le passage en trombe de véhicules militaires, soldats en armes juchés à l'arrière, rappelle que la guerre, bien que distante, continue de faire rage dans l'est de la République démocratique du Congo.
Restaurer la dignité des Congolais
À Goma, Corneille Nangaa, coordinateur et vitrine civile du mouvement, avec son équipe de technocrates et de conseillers, a installé ses bureaux au siège de la direction de l'immigration, un bâtiment sans âme ni ostentation. "L'espace libéré par notre mouvement se porte bien. [Avant l'arrivée du M23], on tuait les gens en plein centre-ville, on arrêtait les gens à cause de leur faciès, on a distribué des armes aux civils. Nous avons mis fin aux atrocités, nous avons permis aux déplacés de rentrer chez eux", affirme-t-il, avant de vanter son programme pour améliorer le quotidien, dans une interview diffusée en ligne par un journaliste proche du mouvement. "L'Alliance fleuve Congo est l'espoir des Congolais, devant cette dictature, ces voleurs, clame-t-il. Notre plan, c'est d'amener le changement, de redonner leur dignité aux Congolais."
Les habitants de Goma, s'ils ont accepté ce nouveau gouvernement autoproclamé, sont résignés plus qu'optimistes. "Même avec des accords de paix, je ne pense pas qu'ils vont partir, alors, il faut bien vivre avec eux. Et, surtout, en ce moment, ce sont les seuls clients", plaisante un serveur dans un restaurant, autrefois fréquenté par les employés des ONG et de l'Onu.
Chaque samedi matin, dans les rues de Goma, le bruit des balais et des brosses remplace celui des voitures et des klaxons. Tous les commerces sont fermés, la ville se met sur pause. C'est le salongo, des travaux communautaires qui consistent à nettoyer la devanture de sa maison et ramasser les ordures dans les rues de son quartier. Si la coutume existe depuis longtemps, lorsque l'AFC-M23 a pris le contrôle de la ville, l'activité est devenue obligatoire. Les chefs de quartier et d'avenues qui ont prêté allégeance aux nouvelles autorités – les autres ont été remplacés – distribuent des jetons aux habitants pour marquer leur participation. Les tire-au-flanc risquent des sanctions, voire une arrestation s'ils sont contrôlés et ne possèdent pas ce qui fait désormais office de laissez-passer. "Ce sont les travaux forcés", ironise un mototaxi, avant de se raviser : "Bon, la ville est plus propre, c'est une bonne chose."
"Nous ne vendons plus…"
C'est aussi une perte de revenus pour lui, et tous ceux qui, une fois par semaine, ne peuvent pas ouvrir leur boutique ou se déplacer en ville avant 11 heures. "Nous ne vendons plus. Avant, les légumes étaient envoyés à Kinshasa. Mais il n'y a plus d'avions, plus de mouvement", se lamente une commerçante devant son petit étal sur le marché Birere, où elle vend des pommes de terre et des haricots, cultivés sur les terres agricoles fertiles de la province du Nord-Kivu.
L'aéroport est fermé, tout comme le sont les banques, bloquées par le gouvernement de Kinshasa. Aucun distributeur de billets opérationnel, aucune transaction au guichet, les transferts de fonds, le versement des salaires sont devenus impossibles. L'économie est au point mort. Le dollar américain se fait rare, le taux de change a grimpé. Une asphyxie financière organisée par l'État congolais.
Pour les parents, les frais de scolarité sont devenus un problème. Les écoles publiques sont pleines. Dans le privé, les enfants sont refoulés parce qu'ils ne peuvent pas payer.
La nouvelle administration AFC-M23 a aussi mis en place une série de taxes, pour tenter de remplir des caisses de plus en plus vides, alors que Kinshasa menace, depuis plusieurs mois déjà, de ne plus payer les fonctionnaires. Elle tente également d'imposer un monopole au profit d'une poignée d'entreprises privées – toutes avec des liens au Rwanda – dans certains secteurs, tels que la gestion des déchets, la sécurité, ou le transport des minerais.
L'impact de la politique de Trump
Les coupes décidées par l'Administration Trump sur l'aide internationale, à Washington, ont aussi eu de lourdes conséquences à Goma. De nombreuses ONG, locales et internationales, ont perdu leurs financements, les forçant à réduire, voire à suspendre, leurs opérations sur le terrain. Une pression supplémentaire sur une population déjà vulnérable qui perd l'accès à des services de base, particulièrement en matière de soins de santé.
Autre répercussion : des milliers de licenciements. Chauffeurs, médecins, relais communautaires, employés administratifs, autant de personnes dont les salaires, plus élevés que les standards locaux, faisaient vivre de nombreux foyers, dans une ville qui est depuis longtemps sous perfusion humanitaire. Chômage, pauvreté et instabilité, forment un cocktail délétère. De nombreuses armes, abandonnées dans les rues par les militaires congolais et les miliciens en déroute, ont été récupérées et sont toujours en circulation.
"Après 19 heures, tout le monde est à la maison, cadenas bouclé. Parfois, on entend crier pendant la nuit, mais nous n'osons pas sortir", dit une femme d'une soixantaine d'années qui vit avec ses deux filles et ses petits-enfants. Si le centre-ville a été sécurisé grâce à une forte présence militaire, chaque nuit, cambriolages, meurtres, règlements de comptes sont la règle dans les faubourgs, dans une impunité presque totale.
Un viol toutes les treize minutes
"Des bandits sont venus chez nous la nuit. Ils ont défoncé la porte et sont entrés. Ils cherchaient mon père, ils disaient qu'il leur devait de l'argent", raconte une jeune femme. Ce soir-là, elle est seule avec sa belle-mère et ses deux petites sœurs. "Ils nous ont menacées, ils nous ont frappées, poursuit-elle, d'une voix étranglée. Puis, malheureusement, trois d'entre eux m'ont violée. Je viens de comprendre que je suis enceinte." Comme la plupart des survivantes, elle ne connaît pas l'identité de ses agresseurs, ou préfère la taire par peur de représailles.
Ces trois dernières années, Médecins sans frontières a constaté une "explosion" des violences sexuelles. En 2024, ses équipes ont pris en charge 40 000 victimes, en très grande majorité des femmes et des filles, dans la province du Nord-Kivu. "Cela représente un viol toutes les treize minutes, déplore Antonio Silento, responsable médical pour MSF. Des crimes commis par toutes les parties prenantes au conflit et, fait alarmant, par un nombre croissant de civils dans un contexte où la brutalité s'est banalisée.
La coalition AFC-M23 multiplie les opérations de ratissage afin de débusquer les militaires et miliciens qui auraient refusé de se rendre, ou les bandits opportunistes qui font régner la peur. "Des soldats [du M23] sont venus tôt le matin, nous dormions encore. Ils m'ont demandé s'il y avait des hommes à la maison", raconte, les mains encore tremblantes, une résidente du quartier Kihisi, au nord de la ville. "J'ai dit que nous n'avions rien à cacher, et ils ont emmené mon mari et mes deux aînés." Ce jour-là, Libération a vu des hommes, d'âges divers, rassemblés et emportés à bord de camions vers une destination inconnue. Devant les militaires, quelques femmes, en larmes, les suppliaient de les relâcher.
Ni police, ni tribunaux, ni prisons
La grande majorité des hommes interpellés lors de ces rafles sont relâchés rapidement, mais un petit nombre n'échappe pas aux mailles du filet. D'anciens miliciens sont confondus à la suite d'une dénonciation – le M23 a mis en place un large réseau d'informateurs. D'autres, sur des critères plus aléatoires : un tatouage, une cicatrice, des dreadlocks, une tenue débraillée, ou l'absence d'une carte d'électeur en guise de document d'identité peuvent être considérés comme des signes suspects.
Dans les "zones libérées", il n'y a plus ni prisons, ni police, ni tribunaux. Disparitions, actes de torture, recrutement forcé et parfois assassinats sont dénoncés depuis plusieurs mois par des organisations de défense des droits de l'homme. Selon Human Rights Watch, les rebelles ont "exécuté sept personnes à l'ouest du camp militaire de Katindo", qui hébergeait des milliers de soldats de l'armée congolaise et leurs familles avant l'arrivée du M23. "Les corps de onze autres personnes, dont un garçon, ont été retrouvés sur un chantier de construction près du camp", poursuit le rapport.
Une chape de plomb
Des allégations qualifiées de "propagande au service de Kinshasa" par Lawrence Kanyuka, responsable de la communication de l'AFC-M23. Dans une guerre qui, loin du front, se joue aussi à coups de déclarations, de communiqués, et de narratifs concurrents, la critique passe mal. Après une courte période de tolérance, l'accès des médias ou d'observateurs internationaux aux zones rebelles se réduit. Des journalistes congolais, acteurs de la société civile, avocats, soupçonnés de velléités de contestation, ont été détenus ou intimidés.
"Nous étions plusieurs dizaines dans un seul cachot. J'ai vu deux jeunes hommes fouettés à mort, devant moi", confie l'un d'entre eux. "Je sais que les familles les cherchent et espèrent toujours, mais je n'ose pas leur dire ce que j'ai vu, de peur qu'elles ne se taisent pas."