La crise économique à Cuba s'aggrave dangereusement : "On voit les gens faire les poubelles pour trouver à manger"
À La Havane, la vie des Cubains est rythmée par les coupures d'électricité et les pénuries de nourriture. La seule solution pour retrouver des conditions de vie décentes est de quitter le pays.

- Publié le 03-10-2024 à 09h41

"No hay". Il n'y a pas. C'est la réponse qu'un enfant cubain entend quotidiennement quand il demande s'il y a du pain ou du fromage à la maison. C'est aussi ce qu'entend sa mère à la pharmacie ou au magasin après avoir fait la queue pendant des heures, pour rien. "No hay", c'est également ce que dit le médecin à son patient quand il lui enroule la jambe cassée de carton au lieu de mettre un plâtre.
Dans les rues de La Havane, les enfants mendient, les jeunes se droguent et les femmes deviennent des jineteras en se prostituant. Les nombreuses poubelles s'empilent les unes sur les autres car les éboueurs ont arrêté de les collecter, faute de carburant. "Ça choque de voir qu'il n'y a aucun bus qui circule dans les rues alors que tous les chefs qui travaillent pour l'État roulent en voiture et font ce qu'ils veulent", témoigne Orlando (nom d'emprunt), un Cubain de 30 ans qui vit désormais en France, le pays de son épouse.
Le quotidien est fragilisé dans tous ses aspects par les pénuries : alimentations, médicaments, carburants, électricité… Près de 10 % de la population est actuellement privée d'eau courante. Face à une inflation de 39 % en 2023, Cuba est confronté à sa pire crise économique depuis 30 ans. Le gouvernement du président Miguel Díaz-Canel n'arrive plus à rendre efficace l'économie planifiée et centralisée du pays. Alors que 3 000 tonnes de blé par mois sont nécessaires pour approvisionner les ménages en pain, le pays n'a pu en acheter que 600 tonnes en septembre.
Nourriture impayable
La vie coûte très cher pour le peu de biens et services disponibles. La libreta n'y change rien. Ce petit carnet garantit normalement aux ménages un accès aux denrées de première nécessité pour une poignée de pesos. Mais ce système de rationnement, en place depuis 1963, dévoile ses limites. Dans les épiceries d'État, la quantité de farine et de riz diminue de jour en jour. L'huile et le café ne sont plus distribués depuis août. "Une malheureuse boîte d'œufs coûte 5 000 pesos alors que le salaire minimum est de 2 500 pesos", explique Claire (nom d'emprunt), l'épouse d'Orlando.
Une malheureuse boite d'œufs coûte 5 000 pesos alors que le salaire minimum est de 2 500 pesos
"La crise est dure pour tout le monde, affirme Orlando, qui utilise une grande partie de son salaire pour aider sa famille, notamment sa tante et ses parents pensionnés qui touchent 1 500 pesos par mois. On voit les gens faire les poubelles pour trouver à manger. Ce sont souvent des personnes dont la retraite ne suffit pas et qui n'ont pas de famille à l'étranger pour les aider."
De la nourriture, pourtant, il y en a. Mais elle se vend à prix d'or dans les MYPIME, des boutiques privées qui proposent des produits importés. La plupart des Cubains ne peuvent pas se le permettre.
"Nous avons toujours connu des pénuries, poursuit Orlando. Si tu avais un peu d'argent de côté, tu pouvais acheter ce qui te manquait à un prix plus élevé sur le marché noir. Mais maintenant, les prix du marché noir sont supers élevés."
Exode des travailleurs
Comment relancer l'économie cubaine ? Le secteur touristique, sur lequel repose une grande partie de la croissance économique, peine à se relever depuis les confinements liés à la pandémie de Covid-19. Le régime de sanctions imposé par les États-Unis, Cuba figurant sur la liste noire des "États soutenant le terrorisme", dissuade également les touristes : tout visiteur étranger se rendant sur l'île voit son accès au territoire américain compliqué, voire interdit, pendant plusieurs années. En 2023, seulement 2,4 millions de touristes se sont rendus sur l'île, contre 4,3 millions en 2019 (soit une baisse de 44 %).
Il y a quelques années l'émigré Cubain était vu comme un traître et maintenant, c'est le plus puissant du quartier
Renouer avec la croissance est d'autant plus compliqué avec les milliers de Cubains qui désertent le pays pour trouver une meilleure vie ailleurs. Aux États-Unis, par exemple, près de 425 000 migrants cubains sont arrivés en 2022 et 2023, tandis que 36 000 autres ont déposé une demande d'asile au Mexique. Au total, ces chiffres représentent plus de 4 % de la population cubaine. "Il y a quelques années l'émigré Cubain était vu comme un traître et maintenant, c'est le plus puissant du quartier. Si tu parles à un jeune Cubain, il te dira que son unique projet de vie est de s'en aller", explique Orlando.
Le ministre cubain des Affaires étrangères, Bruno Rodriguez, a déclaré le 12 septembre que l'embargo américain, imposé en 1962 par le président John F. Kennedy, a un impact de plus de cinq milliards de dollars sur un an. Il affirme le PIB de Cuba aurait pu croître d'environ 8 % en 2023 sans ce blocus. Chaque année depuis 1992, Cuba présente à l'Onu un projet de résolution demandant la fin de l'embargo américain. L'année dernière, 187 pays ont voté en faveur de la résolution. Les États-Unis et Israël ont voté contre.