"Ils sont en roue libre" : aux États-Unis, la police de l'immigration ICE inquiète
Les agents d'ICE (Immigration and Customs Enforcement) sont en première ligne dans les opérations d'expulsion de sans-papiers du gouvernement Trump. Comme le montre la situation à Los Angeles, leurs méthodes suscitent peur et colère.
- Publié le 13-06-2025 à 08h24
- Mis à jour le 13-06-2025 à 13h56

De notre correspondant à New York, Alexis Buisson
Les manifestants arrivent au compte-goutte, ce mercredi 11 juin, à Foley Square, une place publique du sud de Manhattan. Les hélicoptères, sans doute de la police ou de la télévision, les guettent depuis le ciel, tandis que des dizaines de policiers, équipés de matraques, les attendent au sol.
Munis de pancartes, le visage masqué pour certains, ils prennent position devant un immeuble entouré de barrières. Celui-ci abrite des locaux de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), la police fédérale chargée de l'interpellation, la détention et l'expulsion des migrants en situation irrégulière. La mobilisation, qui a lieu tous les jours à 17 heures "jusqu'à tard", fait partie des dizaines qui ont fait leur apparition dans tout le pays à la suite de la décision extraordinaire de Donald Trump, samedi 7 juin, d'envoyer la Garde nationale de Californie (armée de réserve) et 700 "Marines", la force de projection rapide du pays, à Los Angeles.
Objectif de la manœuvre : protéger les agents d'ICE sur place face à une vague de protestations émaillées de violences en opposition à leurs descentes dans la "Cité des Anges", un bastion hispanique. "Le courage des gens à Los Angeles qui continuent à battre le pavé a inspiré beaucoup d'Américains. Si nous n'en faisons pas de même, nous tomberons dans l'apathie et la résignation", dit Maria qui, comme d'autres personnes rencontrées à Foley Square, ne veut pas donner son nom par peur de représailles. Elle tient une pancarte qui assimile les agents d'ICE aux nazis. "Ils recrutent des voyous, des gens qui n'ont pas terminé le lycée et qui sont à la recherche d'un moyen pour exercer leur racisme et leur haine des immigrés", affirme-t-elle.
Fondée en 2003 dans le cadre du nouveau Département de la Sécurité intérieure, responsable de la protection du territoire dans le sillage du 11-Septembre, cette police fédérale de 21 000 employés est habituée aux controverses. En 2018, quand le premier gouvernement Trump a mis en œuvre une politique jugée cruelle de séparation de familles de migrants à la frontière, des associations et l'aile gauche du Parti démocrate ont appelé à "abolir" ICE en réaction à ce qu'elles présentaient comme un long historique de violations des droits de l'Homme et de traitement inhumain des migrants en détention.
Fouilles sans autorisation, profilage racial, abus physiques et sexuels : la liste des griefs est longue. Dans un rapport de 1 600 pages sorti en 2023, des inspecteurs fédéraux qui se sont rendus dans des prisons opérées par ICE dans seize États entre 2017 et 2019 ont jugé que les conditions d'incarcération dans certains endroits étaient "barbares", "dangereuses et sales". Ils ont cité le cas d'un asthmatique non pris en charge, d'un homme laissé-pour-compte malgré des plaies béantes liées à une opération chirurgicale ou encore d'un handicapé mental attaché à une chaise pour être fouillé. Les morts sont rares mais existent. En mai dernier, Todd Lyons, le directeur par intérim de l'agence, a indiqué que neuf personnes étaient décédées depuis le début de l'année fiscale (1er octobre 2024). Le pic a été atteint en 2020 (21 décès), sur fond de pandémie.
Avec la promesse de campagne de Donald Trump d'expulser l'ensemble des sans-papiers du territoire américain (une population estimée à plus de onze millions de personnes), ICE se retrouve une nouvelle fois dans le collimateur des militants. Et sous la pression des politiques. "Concrètement, l'engagement de Donald Trump n'est pas réaliste étant donné qu'il n'y a pas assez de places de détention dans le pays actuellement", explique Fanny Lauby, professeure associée à l'Université d'État de Montclair (New Jersey) et spécialiste des questions d'immigration. En effet, le Congrès a approuvé les financements nécessaires pour 41 500 lits de détention alors que 52 000 individus sont entre les mains des agents.
Si les opérations d'expulsion ont été "lentes" en début de mandat, l'experte note toutefois qu'elles se sont "accélérées" depuis mai grâce notamment au déblocage de nouvelles places à la suite de contrats passés avec des gestionnaires de centres pénitentiaires privés. Dans l'un des décrets signés à son retour au pouvoir, Donald Trump a aussi donné l'autorisation à ICE d'intervenir dans des endroits jugés sensibles, comme les hôpitaux, les écoles et les lieux de culte. Ces derniers mois, des migrants ont ainsi été embarqués après leur comparution au tribunal ou avant leur entretien pour obtenir la citoyenneté américaine.
Même des immigrés en situation régulière sont visés, comme l'ont montré les cas de Mahmoud Khalil, étudiant pro-palestinien titulaire d'une carte verte, à New York, ou encore de la doctorante Rumeysa Ozturk, critique d'Israël, à Boston. Elle a été embarquée devant chez elle par six agents masqués, en civil. "Une expérience terrifiante, insiste Fanny Lauby. Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, ICE est en roue libre".
Dans les quartiers d'immigrés, cette nouvelle réalité a un effet glaçant. À Washington Heights, repaire "latino" du nord de Manhattan, les rues se sont vidées après l'investiture du Républicain. Les habitants avaient peur d'être cueillis par "la migra", comme elle est appelée dans les communautés hispaniques, sur le chemin du travail ou de l'école des enfants.
Dans le même temps, des posters informant les migrants de leurs droits en cas d'interpellation ont fait leur apparition dans les commerces et les immeubles. Les associations craignent que ce climat de peur ne force les migrants à vivre dans l'ombre. En effet, ils pourraient être tentés de renoncer à contacter la police s'ils sont victimes ou témoins d'un crime ou à se rendre à l'hôpital en cas de maladie, par exemple.
Dustin, un manifestant rencontré à Foley Square, est "dégoûté" par la manière dont le gouvernement Trump traite les migrants. "Les Démocrates ne sont pas innocents. ICE a été renforcée sous Joe Biden. Mais le problème aujourd'hui, c'est qu'elle n'est pas régulée. Personne ne lui demande des comptes. C'est pour cela qu'il faut continuer à manifester pacifiquement".