Le détroit de Malacca, hautement stratégique pour le commerce maritime mondial. Et pour les pirates
Détroits du monde (3/6) : enjeu géopolitique, points de transit pour le commerce mondial, les détroits jouent un rôle stratégique. De Gibraltar à Taïwan, en passant par Ormuz ou Malacca, tour d'horizon en six étapes. Vital pour les importations d'hydrocarbures de la Chine et du Japon notamment, le détroit de Malacca a été le théâtre d'actes de piraterie et de vols à main armée qui glissent désormais vers Singapour.

- Publié le 06-08-2025 à 14h36
- Mis à jour le 06-08-2025 à 14h37

Posée sur les eaux du détroit de Malacca, la mosquée Selat Melaka a l'air de flotter dans le couchant à marée haute. À mesure que rougit le soleil à l'horizon, elle se pare de tons roses et verts.
L'appel du muezzin résonne dans l'air doux du soir depuis le minaret qui, du haut de ses 30 mètres, fait également office de phare balisant la navigation. En ce moment suspendu, difficile d'imaginer que transitent au large près de 94 000 bateaux par an, selon le Forum économique mondial, soit un toutes les dix minutes environ.

Les navires de transports défilent – vraquiers, porte-conteneurs, chimiquiers et autres pétroliers – dans ce détroit parmi les plus fréquentés au monde.
Reliant l'océan Indien à la mer de Chine méridionale sur quelque 900 km, longeant l'île indonésienne de Sumatra d'un côté, la péninsule malaisienne de l'autre, il se révèle hautement stratégique pour le commerce mondial. Pas moins de 80 % des importations de pétrole brut de la Chine transitent par ici, selon l'Agence d'information américaine sur l'énergie. Et le Japon en est tout aussi dépendant pour ses importations d'hydrocarbures.

L'emprunter n'est cependant pas sans danger. Parce que le détroit de Malacca s'avère peu profond, soumis aux marées et parsemé de bancs de sable, hauts fonds et épaves à proximité des couloirs de navigation. Mais aussi parce qu'il est le théâtre d'activités de contrebande et qu'il fut longtemps infesté de pirates.
Un haut lieu de la piraterie
Activité immémoriale, la piraterie a surgi dans les médias dans les années 70 avec les boat people dérivant sur des coquilles de noix, assaillis, battus, violés, dépouillés de leurs bijoux, économies, vivres et vêtements par des prédateurs, pêcheurs thaïlandais reconvertis dans le brigandage pour la plupart. Depuis les années 90, d'autres types de pirates sont apparus, liés au grand banditisme et dotés d'armes de guerre, ou guidés par des revendications identitaires.
Détournement de navires, vols armés, enlèvements et prises d'otages, meurtres : les équipages pénétraient dans les eaux du détroit de Malacca la peur au ventre.
Détournements de navires, vols armés, enlèvements et prises d'otages, meurtres : les équipages pénétraient dans les eaux du détroit de Malacca la peur au ventre. En 1999, l'Alondra Rainbow et ses 7 000 tonnes de lingots d'aluminium ont été ainsi perdus de vue pendant 23 jours. Les marins ont été retrouvés par des pêcheurs quelques jours plus tard au large de Phuket, et les pirates ont finalement été arrêtés par les garde-côtes indiens alors qu'ils tentaient de saborder le bateau.
Au début des années 2000, le détroit de Malacca était même considéré comme l'un des plus dangereux au monde, avec ses milliers d'îles inhabitées, ses mangroves tropicales, ses criques et ses anses idéales pour permettre aux criminels de se cacher. L'Organisation maritime internationale de l'Onu (OMI) y avait recensé 112 actes de piraterie (en haute mer) et vols à main armée (dans les eaux territoriales) au tournant du siècle, avec un impact financier, commercial, humanitaire et environnemental considérable.
La coopération interétatique entre l'Indonésie, la Malaisie et Singapour, la mise en œuvre de patrouilles trilatérales, la surveillance aérienne, notamment, ont permis de réduire sensiblement les attaques dans les années qui ont suivi; hormis un pic en 2015 avec pas moins de 135 incidents, selon l'OMI.
Le danger s'est déplacé vers Singapour
Mais les activités criminelles n'ont pas disparu pour autant; elles ont glissé vers le détroit de Singapour qui prolonge celui de Malacca. Dans son rapport annuel, l'OMI a dénombré 91 incidents de piraterie et de vols à main armée contre des navires dans ces deux zones en 2024. En ce premier semestre de 2025, les chiffres sont encore en forte hausse.
Le nombre élevé d'abordages réussis, le recours accru aux armes et le traitement réservé aux équipages ne peuvent pas être considérés comme de simples vols opportunistes.
Là, "le nombre élevé d'abordages réussis, le recours accru aux armes et le traitement réservé aux équipages ne peuvent pas être considérés comme de simples vols opportunistes", pointe le directeur du Bureau maritime international, Michael Howlett. Qui plus est, "nous constatons une utilisation croissante d'armes dans ces attaques; ce qui fait peser une menace directe sur la vie des marins", ajoute-t-il. Ce "pic est préoccupant, surtout dans une zone aussi vitale pour le commerce international" et la cité-État elle-même, deuxième port à conteneurs du monde, qui a structuré son économie autour de la mer.