La Serbie joue l'équilibriste dans des Balkans sous tensions
Pas question pour la Serbie de risquer de perdre le soutien de la Russie sur le dossier sensible du Kosovo.
- Publié le 01-03-2022 à 15h42
- Mis à jour le 01-03-2022 à 15h46

La Serbie est attachée au droit international et elle respecte "la souveraineté et l'intégrité territoriale de l'Ukraine", mais elle estime que "le moment n'est pas venu de prendre des sanctions contre la Fédération de Russie"… C'est au terme d'un écrasant silence de 36 heures que le président Aleksandar Vucic, l'air grave et la voix monocorde, s'est adressé vendredi dernier à 18 heures à la nation. La Serbie devrait donc être, avec la Biélorussie, le seul pays du continent européen à refuser de sanctionner l'invasion russe de l'Ukraine.
Pour en arriver à ce résultat, il a fallu pas moins de deux sessions du Conseil de sécurité nationale et une rencontre en tête-à-tête entre Aleksandar Vucic et le chef de l'Église orthodoxe serbe, le patriarche Porfirije. Il est vrai que la situation de Belgrade était délicate : le pays est candidat à l'intégration européenne, mais il n'est pas membre de l'Otan. La Serbie, bombardée par l'Alliance atlantique au printemps 1999, tient à affirmer sa neutralité et son armée participait d'ailleurs régulièrement à des manœuvres conjointes tant avec la Russie qu'avec l'Otan…
Tenir tête à l'UE
Or, cette neutralité est devenue intenable après l'invasion russe de l'Ukraine, et la Serbie avait gros à perdre quel que soit son choix. Aleksandar Vucic a déclaré qu'elle "devait d'abord veiller à ses propres intérêts". En clair, pas question pour elle de risquer de perdre le soutien de la Russie sur le dossier sensible du Kosovo. En revanche, le choix effectué risque fort de compliquer sérieusement ses relations avec l'Union européenne, qui est pourtant son principal partenaire économique, bien loin devant la Russie.
L'Union d'ailleurs n'a pas tardé à rappeler la Serbie à l'ordre. "Nous attendons de tous les pays qui veulent des relations étroites avec l'UE qu'ils adoptent notre politique de sanction", a rappelé lundi le porte-parole de la Commission, Eric Mammer. Sans effet. Le président Vucic a aussitôt rétorqué, tout en inaugurant une usine dans la ville de Kragujevac, que la Serbie avait exprimé sa position sur l'Ukraine et s'y tiendrait.
Double langage
Le fait est qu'une rupture franche avec Moscou serait certainement mal passée dans une frange non-négligeable de l'opinion publique serbe, même si, en la matière, le régime pratique volontiers le double langage. Avant même le début de l'invasion russe, Aleksandar Vucic avait critiqué la tonalité pro-russe de la presse tabloïd, lançant : "lorsque l'on regarde les titres, on voit que 80 % des médias ne sont pas objectifs, se positionnant du côté russe, et les 20 % qui restent sont a priori contre les Russes. On nuit ainsi à notre pays, au lieu d'essayer de rester calme et de traverser cette crise mondiale sans égratignures." En réalité, les tabloïds "pro-russes" visés par le chef de l'État sont très étroitement contrôlés par le pouvoir…
Le choix de Belgrade pourrait avoir de nombreuses conséquences régionales, qu'il s'agisse du Kosovo ou de la Bosnie-Herzégovine. Une nouvelle session de négociations avec Pristina, prévue mardi dernier, a été annulée, tandis que l'invasion russe ravive les divisions de la Bosnie-Herzégovine. Tandis que Sarajevo affiche sa solidarité avec Kiev, les représentants de la Republika Srpska appellent à la "neutralité" dans le conflit russo-ukrainien, bloquant toute prise de position de la présidence collégiale. Doit-on s'attendre à l'ouverture d'un "nouveau front" dans le pays divisé ? La mission militaire européenne Eufor a déjà décidé de doubler ses effectifs, en rappelant 500 soldats de réserve qui ont commencé à arriver en Bosnie-Herzégovine.