Les îles Féroé, refuge des bateaux russes interdits dans les ports européens
La loi transposant les sanctions de l'Union est dans les limbes.
- Publié le 06-05-2022 à 09h45
- Mis à jour le 06-05-2022 à 15h52

Interdits dans les ports européens depuis l'adoption du cinquième paquet de sanctions de l'Union européenne contre la Russie le 16 avril, les bateaux russes ont trouvé une terre hospitalière aux îles Féroé, territoire autonome danois dans l'Atlantique Nord, où ils peuvent accoster librement, faire des provisions et décharger leurs marchandises.
L'archipel de 50 000 habitants, situé entre les îles Shetland et l'Islande, constitue un nœud maritime important pour les bateaux de pêche russes qui ont transbordé et déchargé la plupart des 370 000 tonnes de poissons acheminées par des bâtiments étrangers dans ses ports en 2021.
La Première ministre danoise Mette Frederiksen ne peut qu'espérer voir les dirigeants de Torshavn "respecter les décisions" de l'Union européenne. Elle n'a pas les moyens de s'immiscer dans les affaires de l'archipel autonome depuis 1948, qui a refusé, en 1973, de suivre le royaume du Danemark dans la Communauté européenne afin de préserver sa pêche, sa ressource essentielle. Territoire associé à l'UE, il n'est pas tenu juridiquement d'appliquer les sanctions de Bruxelles. Il continue à ouvrir ses ports aux bâtiments de pêche russes et à exporter ses poissons vers la Russie, ne voulant pas couper les ponts avec son premier marché représentant 23,2 % (en 2021) de ses exportations de pêche qui constituent 95 % de son commerce extérieur.
"D'autres valeurs à défendre"
Le chef de la coalition gouvernementale de centre-droit féringien Bárður á Steig Nielsen (conservateur) réaffirme depuis le début de la guerre en Ukraine qu'il "agira conformément à la politique occidentale en matière de sanctions contre la Russie". Mais "nous voulons nous assurer que nos sanctions servent l'objectif visé, c'est-à-dire cibler les responsables de la guerre. Et il n'y a toujours pas d'indications claires qu'un embargo sur les exportations alimentaires serve cet objectif."
Une position contestée par l'opposition sociale-démocrate qui fustige la politique "passive" du gouvernement face aux sanctions contre la Russie qui est "contraire à l'éthique et embarrassante pour les îles Féroé", selon son président Aksel V. Johannesen. "Moscou détruit l'Ukraine et des milliers d'innocents sont tués", dit-il. "Nous devons non seulement condamner la Russie, mais couper immédiatement tous les liens commerciaux avec ce pays." Certes "ce sera coûteux pour les îles Féroé à court terme, mais il y a d'autres valeurs en jeu à défendre".
Face aux critiques, le ministre des Affaires étrangères Jenis av Rana (centriste) réitère que le gouvernement "suivra la voie des sanctions européennes, mais a besoin pour les appliquer d'une nouvelle loi en ce sens au Lagting", le Parlement. Une loi qui tarde à être votée. Examinée depuis trois semaines, elle en est à sa première lecture, suscitant les critiques d'experts, à l'instar du professeur de droit Frederik Waage de l'Université Syddansk au Danemark. "Les députés féringiens peuvent très bien voter une loi expresse s'il existe une volonté politique derrière, au lieu d'utiliser les méandres de la procédure législative comme argument pour maintenir le statu quo", note-t-il.
Comme en 2014
En traînant des pieds, les dirigeants féringiens tirent bien profit de la situation actuelle, comme en 2014 lors de l'annexion russe de la Crimée, selon les critiques. En effet, les îles Féroé n'ont pas suivi à cette époque la voie des sanctions européennes et ont profité largement de l'embargo russe décidé en réaction par Moscou sur les importations de produits alimentaires de l'UE, pour accroître sensiblement leurs ventes vers la Russie. Elles ont connu alors un boom sans précédent, jusqu'à 30 % de leurs exportations.
