En Ukraine, les mines et munitions non explosées sèmeront la mort pour longtemps
Les experts s'attendent à de longues années de déminage.

- Publié le 06-05-2022 à 06h42
- Mis à jour le 06-05-2022 à 15h55

Des missiles, des roquettes, des armes à sous-munitions, des obus de mortier, des mines antipersonnel et antichar, des grenades : en dix semaines de guerre, une pluie d'engins tueurs s'est abattue sur l'Ukraine.
Tous les jours, dans les villes et villages, les six cents démineurs à l'œuvre dans le pays sont appelés à la rescousse par des habitants pour désamorcer et évacuer ici des mines terrestres, là des engins non explosés. En ce compris des mines antipersonnel et des bombes à fragmentation interdites par conventions internationales. Human Rights Watch a notamment relevé la présence de mines antipersonnel russes POM-3, appelées "Médaillon". Repérées pour la première fois le 28 mars par des démineurs ukrainiens, elles "peuvent tuer et mutiler sans discernement toute personne présente dans un rayon d'environ 16 mètres", selon l'ONG.
Près de la moitié du territoire ukrainien est contaminée. Après sept semaines, le Service national des situations d'urgence signalait avoir trouvé et éliminé plus de 54 000 mines et engins non explosés, dont près de 2 000 missiles. "C'est un nombre vraiment très élevé. Cela indique que beaucoup de munitions russes ne fonctionnent pas. Mais elles sont là, pleines d'explosif, et c'est très dangereux", explique Per Håkon Breivik, directeur de la lutte contre les mines et du désarmement à l'ONG Norwegian People's Aid.
"Un jour de combat est suivi de 30 jours de déminage", estime le ministre ukrainien de l'Intérieur Denis Monastirski, dans un entretien au journal Ukrainska Pravda. Vendredi, il a appelé à l'aide la communauté internationale afin de sécuriser les zones contaminées.
Des décennies de décontamination
Sur le terrain dans l'est du pays depuis 2014, la Fondation suisse de déminage (FSD) a poursuivi certaines de ses activités, comme sa campagne d'éducation sur les risques liés aux engins explosifs, mais a suspendu ses opérations au déclenchement de la guerre le 24 février. Un de ses employés a été tué à Marioupol, la cinquantaine d'autres sont déplacés internes ou réfugiés à l'étranger. Elle envisage aujourd'hui de reprendre du service dans l'oblast de Tchernihiv, au nord de Kiev, indique Alex van Roy, directeur adjoint des opérations, en charge de l'Ukraine, où il a travaillé pendant deux ans.

Il s'agit dans un premier temps de répondre à l'urgence, "ce que nous ferons probablement pendant six à douze mois", dit-il. "À plus long terme, il faudra une réponse beaucoup plus méthodique, où nous passerons par le déminage de zones plus vastes. Cela prendra beaucoup plus de temps pour être efficace à 100 %", ajoute-t-il. "Vu l'ampleur des forces armées engagées et la quantité d'armes et de munitions utilisées, même si la guerre devait se terminer aujourd'hui, il faudra plusieurs années pour décontaminer l'Ukraine", confirme Per Håkon Breivik. "On démine toujours au Laos, au Cambodge et au Vietnam, 50 à 60 ans après", rappelle Perrine Benoist, directrice de la Réduction de la violence armée à Handicap International, citée par l'AFP.
Les opérations sont compliquées de surcroît par le "large éventail" d'engins explosifs utilisés : "La gamme complète, depuis les munitions héritées de l'ère soviétique jusqu'aux systèmes de missiles antichar et antiaérien les plus modernes qui soient", rapporte Alex van Roy. Sans doute les démineurs tomberont-ils sur des modèles "si modernes et si rarement utilisés" qu'ils ne les auront "pas rencontrés auparavant".
>> Notre dossier sur la guerre en Ukraine.
En Ukraine, comme dans les autres pays minés de la planète, les décès et les mutilations continueront longtemps après la fin de la guerre. "L'objectif principal pour nous est de prévenir les accidents, et les décès ou blessures qui en résultent. Il s'agit de sauver des vies de personnes qui vivent dans les zones infestées et celles qui y reviendront, aujourd'hui, la semaine prochaine ou dans un an", expose Per H. Breivik. "Le risque est très élevé, aucun de ces engins ne fait la distinction entre civils ou militaires, entre adultes et enfants, etc."
Les champs infestés
À court terme, explique Alex van Roy, la priorité va à la décontamination des maisons, des immeubles et des infrastructures pour que les gens puissent rentrer chez eux en toute sécurité. "Cela peut prendre un certain temps si le bâtiment est endommagé." Il y a aussi "des véhicules militaires qui ont été détruits et qui gisent partout. Beaucoup contiennent des munitions. Là où les Russes se sont retirés, les gens peuvent être curieux et commencer à regarder à l'intérieur et nous ne savons pas ce qu'ils peuvent rencontrer…"

Les mines et engins non explosés constituent aussi "un énorme fardeau socio-économique", ajoute Steve Goose, directeur de la division Armes à Human Rights Watch. "Nous savons tous à quel point les agriculteurs sont importants pour le pays et pour l'approvisionnement alimentaire mondial. Si leurs champs sont infestés de mines, ils ne pourront pas cultiver le blé ou les tournesols. Ce qui aura un impact massif au-delà de l'Ukraine. En déminant ces champs, nous rendons à nouveau possible une utilisation normale et productive de ces zones", explique Per H. Breivik.
Norwegian People's Aid, qui apporte actuellement son soutien au Service national des situations d'urgence, projette de lancer prochainement sa propre mission de déminage dans les environs de Kiev. Les hommes de 18 à 60 ans étant mobilisés, M. Breivik s'attend à recruter un nombre élevé de femmes pour lancer son programme.
Les défis sont énormes pour les démineurs. À commencer par le principal d'entre eux : la guerre fait toujours rage dans le pays. "Le déminage en lui-même est déjà une activité qui comporte des risques. On s'installe habituellement dans la durée mais là il faut combiner cette manière de travailler avec les considérations de sécurité qui doivent nous rendre mobiles et nous permettre d'évacuer des zones" en cas d'attaque.