"La tentation de tester l'Article 5 de l'Otan pourrait devenir irrésistible pour le Kremlin"
Moscou dit depuis longtemps vouloir limiter l'influence de l'Otan et changer l'architecture de sécurité en Europe. Des attaques, plus ou moins assumées, plus ou moins spectaculaires, contre des membres de l'Alliance peuvent être un moyen d'y parvenir.

- Publié le 11-03-2024 à 06h48
- Mis à jour le 14-03-2024 à 17h39

La Russie assume depuis longtemps vouloir "détruire l'architecture de sécurité héritée de la fin de la guerre froide", rappelle François Heisbourg, chercheur à l'Institut d'études stratégiques à Londres. Elle l'a souvent dit. Et elle a agi en ce sens. Mais rien, ni la mainmise russe sur le territoire séparatiste de la Transnistrie, en Moldavie, ni la guerre contre la Géorgie en 2008, ni l'annexion illégale de la Crimée et la déstabilisation du Donbass, dans l'est de l'Ukraine en 2014, n'avaient jusqu'ici brisé le déni des Européens quant aux intentions de Moscou. L'invasion totale de l'Ukraine le 24 février 2022 a donc provoqué une onde de choc, sans pour autant ébranler la conviction des Occidentaux que la Russie ne s'en prendrait pas à un pays de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (Otan). Jamais, vraiment ? Un doute est permis, au vu du projet géopolitique du président russe Vladimir Poutine.
En 2021, il avait déjà présenté ses exigences pour limiter l'influence de l'Otan : interdire tout nouvel élargissement de l'Alliance et toute activité militaire dans ses pays membres qui appartenaient jadis à l'espace soviétique. Le but de Poutine "n'est pas la guerre pour la guerre mais bien la liquidation de l'Otan, le découplage stratégique entre les deux rives de l'Atlantique Nord et la réduction de l'Europe à une collection de petits Etats que Moscou pourrait aisément dominer et instrumentaliser les uns contre les autres", résume Jean-Sylvestre Mongrenier, directeur de recherche de l'Institut Thomas More. Si la Russie sent que s'attaquer militairement à l'Otan est un moyen d'y parvenir, il est difficile d'exclure totalement ce scénario. "C'est de l'ordre du possible. En cas de victoire russe en Ukraine, la probabilité augmenterait fortement", poursuit ce docteur en géopolitique.
Le prélude : une défaite de l'Ukraine
Plusieurs chercheurs interviewés présentent une défaite de Kiev presque comme une condition sine qua non pour que Moscou envisage d'ouvrir un autre front. "Tant que l'Ukraine est capable de se battre, la Russie doit y concentrer ses forces", explique Bruno Lété, professeur de relations transatlantiques au Collège d'Europe. "Mais si elle n'a pas assez d'aide militaire, l'Ukraine serait forcée de faire un deal [avec la Russie]. Ce scénario serait déjà crédible pour la fin de cette année, ou début 2025."
Cela permettrait à Moscou de libérer et de réorienter des forces militaires. "Qui pourrait jurer que la Russie – dont les armées sont en ordre de marche, entraînées, équipées et approvisionnées –, se contenterait de conquérir l'Ukraine ?", souligne ainsi M. Mongrenier. Selon Sven Biscop, chercheur à l'Institut Egmont, les prochaines victimes "idéales" seraient "les ex-républiques soviétiques en voie d'occidentalisation", comme la Moldavie ou la Géorgie, dont des régions (respectivement la Transnistrie, et l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie) sont déjà sous la coupe de Moscou. Les deux pays sont candidats à l'adhésion de l'Union européenne, ce qui n'est pas du goût de la Russie.
Ensuite, "la tentation de tester l'article 5 de l'Otan [clause de défense collective, NdlR] pourrait devenir irrésistible pour le Kremlin, à relativement brève échéance", considère François Heisbourg. Ce "afin d'évaluer l'unité, la cohésion et la réactivité des pays membres de l'Otan. Avant de s'attaquer au pied de biche à cette clause de défense collective, s'il jugeait que l'Otan est un 'tigre de papier'", complète M. Mongrenier.
La stratégie : une guerre psychologique
La supériorité militaire et technologique de l'Otan est indéniable. Selon Fabian Hoffmann, chercheur doctorant à l'université d'Oslo, "les Russes savent qu'ils ne parviendraient pas à s'imposer dans une guerre prolongée. Ils ont donc mis au point des stratégies qui consistent à mener une guerre rapide, où l'enjeu n'est pas tant de se battre, mais surtout de faire monter la pression" sur les Alliés. La Russie est persuadée que "l'Occident est intolérant à la douleur et faible" et qu'il suffirait, pour le briser, de mettre "l'Otan dans une position où elle doit soit se soumettre, soit se battre". Et "dès qu'il y aura la moindre hésitation – c'est sur cela que les Russes misent – alors l'Otan est finie", ajoute M. Hoffmann.
Concrètement, plusieurs pistes d'action pourraient servir cette stratégie russe.
Des attaques claires et assumées
Un scénario souvent cité est celui d'une incursion mineure de la Russie sur le territoire oriental de l'Otan, dans l'un des pays baltes. Tout l'enjeu serait d'occuper un territoire assez important pour alerter les Alliés, mais assez limité pour les faire douter de la nécessité d'une riposte musclée. "Les décideurs russes indiqueraient alors ouvertement [aux Occidentaux] : 'si quelqu'un tente de reprendre le territoire, nous passerons à l'escalade nucléaire, alors restez en dehors de ça'", estime M. Hoffmann.
Moscou pourrait aussi isoler l'Estonie, la Lettonie, et la Lituanie en créant un pont terrestre entre la Russie continentale et son enclave de Kaliningrad, via la Biélorussie, dont le dictateur Loukachenko est un pantin de Poutine. Cela implique d'occuper le "corridor de Suwałki", qui longe d'une part la Lituanie et d'autre part la Pologne, sur 35 kilomètres, de la Biélorussie à Kaliningrad. C'est d'ailleurs à cette possibilité que le ministère de la Défense allemand se prépare, a révélé en janvier le tabloïd allemand Bild. Le document top secret divulgué imagine une escalade des tensions autour de la frontière des pays baltes et de la Pologne, avant une confrontation directe entre les soldats de l'Otan et ceux russes dès l'été 2025.
Dans un rapport datant de décembre 2022, la Rand corporation, un think tank américain, imaginait également que Moscou attaque un dépôt polonais de munitions ; trois bases aériennes en Pologne et en Roumanie ; un satellite américain ; ou six ports maritimes ou bases aériennes clés, dont Rotterdam et Ramstein. Le tout pour protester contre le soutien militaire fourni par les Occidentaux à l'Ukraine. "Si les Russes estiment qu'ils doivent faire monter encore plus la pression, on pourrait assister à des frappes contre les ports de Rotterdam et d'autres infrastructures civiles essentielles, afin de signaler à l'Otan qu'une guerre avec la Russie est vraiment très, très coûteuse", confirme M. Hoffmann.

Les attaques hybrides…
Mais les provocations russes pourraient aussi se limiter à des techniques moins spectaculaires, plus ambiguës. Les "menaces hybrides" constituent une arme idéale. L'Otan les définit comme des "activités menées ouvertement ou non à l'aide de moyens militaires et non militaires : désinformation, cyberattaques, pression économique, déploiement de groupes armés irréguliers ou emploi de forces régulières". Brouillant la frontière entre guerre et paix, ces pratiques peuvent semer la confusion dans l'esprit des Alliés quant à la gravité de l'attaque. "L'expression de 'guerre hybride' a un temps permis à certains de se défausser : c'est grave mais ce n'est pas si grave", note Jean-Sylvestre Mongrenier.
Dans les faits, Moscou se sert déjà de la désinformation, pour déstabiliser les sociétés démocratiques. Et les cyberattaques russes contre les pays de l'Otan ont explosé – en Belgique par exemple, des pirates informatiques russes ont récemment mis hors service certains sites web gouvernementaux. Sur ces terrains, on peut considérer que l'Otan fait déjà face à des attaques russes.
… qui iraient jusqu'à viser des infrastructures critiques
Mais les attaques hybrides ne doivent pas se limiter au monde virtuel. Un drone russe non identifié comme tel pourrait prendre pour cible des infrastructures stratégiques, comme des câbles internet, des centrales d'énergie, un port, ou même une institution. "Cela pourrait viser plusieurs pays de l'Otan, pas uniquement ceux de l'Est. La Russie maintiendrait une ambiguïté stratégique quant à son implication. Mais l'attaque est là", déclare Bruno Lété. En l'absence de coupable politique assumé, les États visés sont confrontés à une équation difficile à résoudre : une réaction est à la fois indispensable, pour ne pas paraître faible, et difficile, sans savoir à 100 % à qui s'en prendre. Prenez le sabotage des gazoducs Nord Stream 1 et 2 reliant la Russie à l'Allemagne : alors que le mystère entoure toujours les auteurs de ces actes, ils sont restés sans réponse.
"Si les Russes coupent les câbles d'Internet, on ne va pas bombarder Moscou, mais on peut difficilement ne rien faire non plus", résume M. Biscop. La Russie juge qu'elle n'aurait alors plus qu'à observer les pays de l'Otan se déchirer sur la réaction à apporter et sur l'applicabilité, ou non, de l'article 5…
Et si tout partait d'un accident ?
"La possibilité d'escalade par inadvertance me paraît bien plus élevée", recadre cependant Ian Lesser, vice-président du German Marshall Fund et chef exécutif de son bureau bruxellois. Il ne considère pas "très crédible un scénario qui verrait la Russie poursuivre de façon délibérée des guerres d'agression contre des alliés de l'Otan".
En 2022, une analyse du Hague Centre for Strategic Studies, imaginait en effet trois types d'accidents qui précipiteraient l'Otan et la Russie dans un conflit, malgré elles : des renseignements erronés interprétant des mouvements de troupes comme une intention hostile ; des attaques russes mal ciblées qui viseraient des infrastructures de l'Otan ; une destruction accidentelle de systèmes C3I (commandement, contrôle, communication et information) qui peut être considérée comme un premier pas avant une attaque nucléaire.
"Il y a beaucoup de risques d'escalade lente, d'erreurs de jugements, d'incidents" qui peuvent par exemple "impliquer des avions ou des forces navales. Ça, c'est un scénario très réel", insiste Ian Lesser. "Il y a beaucoup d'endroits où les choses pourraient mal tourner", notamment "là où les forces de la Russie et de l'Otan opèrent à proximité l'une de l'autre, comme en mer Baltique. Si on pense aussi à la Turquie (membre de l'Otan, NdlR), le risque pourrait s'étendre à la Syrie ou même à la Libye. Ce sont des choses qui pourraient devenir hors de contrôle et conduire les deux parties à une confrontation plus spectaculaire".
