Incursions de drones et d'avions de chasses russes en Europe : l'histoire peut-elle nous aider à saisir le sens de ces manœuvres ?
Il est trop tôt pour expliquer les raisons derrières les incursions russes en Europe. Pierre Gonneau propose des premiers éléments de réponse en se penchant sur l'histoire russe. Interview.

- Publié le 26-09-2025 à 18h44
- Mis à jour le 26-09-2025 à 19h36

Comment comprendre les incursions de drones et d'avions présumés russes au-dessus des sols européens des dernières semaines ? Plusieurs pistes sont ouvertes, mais il est encore trop tôt pour en tirer des conclusions incontestables. Peut-être le passé peut-il, en attendant, nous éclairer sur ces manœuvres ?
Interview avec l'historien Pierre Gonneau, professeur à Sorbonne Université et directeur d'études à l'École Pratique des Hautes Études. Il vient de publier son premier livre de fiction, qui retrace l'histoire (réelle) de la Russie, Contes doux-amers de ma mère Russie. Les temps passés (Ed. Vibration).
Comment percevez-vous ces incursions russes ?
Elles s'inscrivent dans une stratégie globale de nuisance. La Russie a toujours voulu avoir deux flottes et contrôler, ou du moins avoir une part de contrôle, sur la mer Noire et la Baltique. Elle cherche à gêner le contrôle de l'Otan sur ces deux mers. Elle y déploie des avions, mais aussi une flotte fantôme pour vendre du pétrole [malgré les sanctions européennes qui interdisent l'achat de pétrole russe, NdlR.] La Russie cherche à voir si l'Otan réagit et si, disons, elle relève le défi.
Il s'agit donc d'une stratégie de test. Est-ce déjà arrivé par le passé ?
C'est en effet une sorte de bras de fer. Dans l'histoire soviétique, un grand épisode aérien est le blocus de Berlin, lorsque Joseph Staline ordonne de fermer l'accès à la ville en 1949. C'était un test pour voir si les Américains allaient réagir, laisser passer, ou si l'Union soviétique devait en rajouter. Finalement, les Américains ont décidé de faire un pont aérien, en prenant le risque de voir leurs avions abattus et donc, de mener une guerre ouverte. Mais les Russes n'ont rien fait. Le blocus de Berlin fut finalement levé parce que ça tournait à l'avantage des Américains. En assurant cette noria en permanence pendant presque un an, ils démontraient leurs capacités technologiques et logistiques.
La police danoise soupçonne la Russie d'avoir fait du brouillage via sa flotte fantôme dans la mer Baltique. À quel point cette technique est spécifique de la culture militaire russe ?
Le brouillage a toujours eu lieu et tout le monde l'a fait durant la guerre froide. C'est vraiment fondamental dans le renseignement et les techniques de guerre. Mais, effectivement, l'idée de brouiller ou d'intercepter les signaux des autres se trouve au cœur des services de renseignement russes. L'ensemble de ces techniques est ce qu'on appelle la maskirovka, l'art de masquer ce qu'on fait et de détecter ce que fait l'adversaire, de manière à le surprendre.
En tant qu'historien, quelle constante voyez-vous dans la stratégie militaire russe ?
La stratégie d'intimidation. Les Russes ont plusieurs fois affirmé que si telles armes étaient livrées aux Ukrainiens, ou si telle chose se produisait, ça serait pour eux la ligne rouge. Et rien ne s'est produit. C'est vrai qu'ils ont l'avantage d'un régime autoritaire, qui peut tout se permettre en termes de bluff alors qu'à l'Ouest, on ne peut pas toujours le faire dans la mesure où l'opinion publique va réagir. Après, même dans le cas où on dit que nous interviendrons, il y a toujours l'incertitude de savoir si les Russes franchiront quand même les lignes rouges ou pas…
La stratégie d'intimidation est une constante dans l'histoire de la stratégie militaire russe
Quel discours faut-il donc adopter face à la Russie, selon vous ?
Il faut être très prudent, ou alors très ferme. On a beaucoup reproché à Joe Biden de ne pas avoir dit qu'en cas d'invasion de l'Ukraine, les États-Unis allaient immédiatement réagir. Il a même dit qu'ils ne feraient rien. Or, pour les Russes, tout ce qui n'est pas marqué dès le début comme une zone protégée est considéré comme cédé. Comme dans le Monopoly. C'est comme ça que la guerre de Corée [1950-1953, NdlR] a débuté. Le chef du département d'État américain n'avait pas mentionné la Corée dans les zones protégées par les États-Unis en cas de conflit. Joseph Staline et Kim Il-sung avaient donc estimé qu'ils pouvaient y aller.
L'Union européenne est pourtant une zone que Moscou peut considérer comme "protégée". Pourquoi y envoyer des drones ?
Peut-être pour élargir le conflit sur un autre front et décourager les Occidentaux. Comme lors de l'ancienne guerre de Crimée de 1854-1856. Les Français et les Anglais occupaient le terrain, Sébastopol résistait depuis un an et rien ne se décidait. L'un des plans a alors été d'étendre la guerre vers la Baltique, en engageant les Suédois qui avaient vu la Finlande prise par l'Empire russe au début du siècle. Cela a été un des éléments qui ont poussé les Russes à conclure la paix car ils se sont rendu compte qu'ils risquaient de perdre la Finlande et qu'ils ne reprendraient pas Sébastopol. Finalement, c'est l'avènement d'Alexandre II qui a vraiment mis fin à la guerre. Donc là, évidemment, on pourrait dire que si Vladimir Poutine meurt, ou s'il est détrôné, peut-être que ses successeurs, même s'ils sont issus du même milieu, se diront qu'il est temps de passer à autre chose… Mais rien ne le garantit.
Les dernières incursions peuvent-elles donc être perçues comme une tentative d'élargir le conflit entre la Russie et l'Ukraine au reste de l'Europe ?
Plutôt comme une menace. Le Kremlin veut faire croire à l'Europe qu'il pourrait la confronter à des raids de drones, des ruptures d'approvisionnement en essence, une insécurité sur les mers, si elle continue à soutenir l'Ukraine. Mais ça peut se retourner contre lui, comme Ronald Reagan avec la guerre des étoiles [en 1983, NdlR]. Le président américain avait lancé un grand défi à la défense soviétique, qu'il n'a finalement pas pu suivre parce que c'était un gouffre financier. La question de l'escalade, ce n'est pas forcément engager des troupes sur le terrain, c'est aussi montrer qu'il va falloir engloutir des ressources énormes en plus.
L'invasion en Ukraine demande beaucoup de ressources à la Russie. Selon vous, le Kremlin croit-il encore, malgré tout, à son projet de superpuissance ?
Certains pessimistes disent que Vladimir Poutine est parti dans une dérive à la Hitler, où il continuera même si tout est perdu. Je n'ai pas d'opinion là-dessus. Mais il y a en tout cas la volonté très nette de montrer que ce ne sont pas les Russes qui lâcheront les premiers, que les autres le feront avant.