La déclaration de David Cameron, un tournant dans la guerre en Ukraine ? "C'est une déclaration très affirmée"
Ce vendredi, le ministre britannique des Affaires étrangères en visite à Kiev déclarait que "l'Ukraine a le droit" de frapper la Russie sur son territoire avec les armements britanniques. Une autorisation toute neuve de la part d'un État occidental fournisseur d'armes. Alain De Neve, Chercheur du Centre d'études de sécurité et défense, éclaire l'impact que pourrait avoir cette déclaration.
- Publié le 03-05-2024 à 19h50
- Mis à jour le 03-05-2024 à 20h34

La déclaration de David Cameron signe une nouveauté dans le cadre de la guerre : l'Ukraine est autorisée à utiliser les armes fournies par le Royaume-Uni pour frapper le territoire russe. Une première, car jusqu'ici, les armes en provenance de l'Occident étaient réservées à la défense ukrainienne, non à l'attaque sur le territoire russe.
"Ça se traduisait notamment par des limitations techniques placées sur les armes. Par exemple, un missile de croisière qui, normalement, peut avoir une portée de 500 kilomètres au minimum, voyait sa portée diminuée à 250 ou 300 kilomètres", explique Alain De Neve, Chercheur du Centre d'études de sécurité et défense. "On comprend très vite que l'idée était d'empêcher l'Ukraine de frapper directement le territoire russe. Ici, la musique change", poursuit-il. Pourquoi ? Même si la Russie n'est pas dans une dynamique de conquête majeure, elle grignote jour après jour le territoire ukrainien. "Est-ce que ça implique que les Britanniques ont décidé de revoir les limitations qu'ils avaient placées jusque-là aux forces ukrainiennes ? C'est fort possible", décrypte le chercheur.
Un effet domino des autorisations occidentales ?
Il n'est pas exclu que cette déclaration ouvre une série d'autres autorisations concernant l'utilisation des armes occidentales à des fins d'attaques sur le territoire russe. "Il suffit parfois simplement du pas en avant d'un seul État pour que les autres suivent derrière", déclare Alain De Neve. "Derrière, il peut y avoir d'autres États européens, pourquoi pas l'Allemagne, qui diront 'si les autres veulent bien y aller, on y va aussi'. Ça s'est souvent déroulé de cette façon par le passé", éclaire Alain De Neve.
La réalité derrière cette déclaration
L'autorisation qu'a donnée David Cameron peut sembler sortir de nulle part. Et pourtant, ce n'est certainement pas le cas. "Ce n'est pas quelque chose qui s'est dit sur un coin de table ou entre deux portes. C'est une déclaration très affirmée qui a dû être concertée avec le Premier ministre britannique et avec les responsables politico-militaires", détaille Alain De Neve. Selon l'expert, il y a très peu de paroles de ce type lancées au hasard. "Même quand on parle de Macron et de ses déclarations rocambolesques, il faut toujours se dire qu'en dehors de ces déclarations à l'emporte-pièce, tout est savamment réfléchi", clarifie-t-il.
Une petite déclaration, mais une grande décision. D'abord, en amont : est-ce que les armements britanniques vont suivre ? "Cela suppose qu'une concertation a été établie avec les responsables industriels qui œuvrent à la fabrication des armements et du stock", affirme Alain De Neve. Ensuite, en aval : les conséquences pour les forces ukrainiennes sur le terrain. Elles possèdent dorénavant plus d'espace pour élaborer leurs tactiques. "Ça ne va pas changer complètement la donne, mais face à la poussée des forces russes sur le terrain, il y aura une résistance accrue des forces ukrainiennes, qui s'accompagnera peut-être de frappes sur le territoire russe. Pour l'instant, on reste dans une optique défensive", analyse le professionnel, et il poursuit : "Je pense que ça ne permettra pas aux forces ukrainiennes de renverser le jeu et de récupérer tout ce qui a été perdu. Ce projet ne figure plus à l'agenda."
Un changement drastique dans la guerre ?
Cette annone ne changera pas la situation du conflit en Ukraine. "Un certain nombre d'impératifs resteront à respecter lorsque des frappes seront envisagées sur le territoire russe", explique Alain De Neve. À titre d'exemple, il donne le fait de ne frapper que des cibles militaires. Et par cela, épargner les civils et les industries qui ne relèvent pas d'intérêts stratégiques. "Des directives précises suivront, mais elles ne nous seront pas divulguées pour autant". Le chercheur explique que des directives claires sont toujours établies entre l'État qui fournit les armements et celui qui le reçoit. "Des cahiers des charges sont définis, et s'ils ne sont pas respectés par l'Ukraine, la sanction peut être rapide : la limitation en apport d'armes", précise-t-il.
D'ailleurs, si Kiev avait voulu attaquer le territoire russe via les armements occidentaux, il l'aurait déjà fait. "Mais ça n'a pas été le cas, notamment car l'armement dont il est question n'est pas uniquement géré sur le territoire ukrainien", explique le professionnel lors de notre interview. Des opérateurs, en l'occurrence britanniques, sont présents pour assurer leur maintenance. Et celle-ci ne sera plus assurée si les termes du contrat sont rompus. "L'idée est plutôt de permettre aux Ukrainiens de défendre efficacement ce qu'il reste de leur territoire et de leur permettre de résister à la nouvelle poussée russe sur le front", conclut Alain De Neve.
