Oligarques, kleptocrates,… La corruption, l'autre ennemi de l'Ukraine
Les affaires de corruption secouent régulièrement le pays, dont le ministère de la Défense. Mais des mesures très concrètes ont été adoptées pour tenter de nettoyer les administrations corrompues.
- Publié le 01-05-2024 à 13h22

Les révélations fracassantes concernant des affaires corruption se suivent et se ressemblent, depuis que l'Europe a les yeux braqués sur l'Ukraine et la soutient dans sa guerre contre la Russie. Fin janvier, les services de renseignement ukrainien mettaient au jour un détournement de plus de 40 millions de dollars dans le cadre d'un achat d'armement. Les faits remontent au mois d'août 2022. Six mois après l'invasion russe, des responsables du ministère de la Défense et la société ukrainienne Lviv Arsenal mandatée pour livrer cent mille obus à l'armée, se sont partagé les deniers. La commande a bien été passée, elle n'est jamais arrivée.
Quelques mois avant que cette fraude ne soit révélée, le ministre de la Défense avait déjà été limogé pour… une autre affaire. Oleksii Reznikov avait personnellement assuré au président ukrainien Volodymyr Zelensky que le contrat passé entre l'armée et l'entreprise turque chargée de lui fournir une importante quantité d'uniformes correspondait aux prix du marché. Une enquête de la presse ukrainienne a cependant révélé par la suite que le prix des uniformes en question avait triplé après le passage de la frontière – passant de 28 à 86 dollars pièce – portant donc la facture à un total de 30 millions de dollars.
À chaque fois, le schéma est le même. Le 21 janvier 2023, un site d'information ukrainien annonçait déjà que des tonnes de produits alimentaires destinés aux soldats avaient déjà été surfacturées pour un montant total de 327 millions d'euros. Le lendemain, le vice-ministre ukrainien en charge des Infrastructures était arrêté pour un autre scandale. Il aurait personnellement empoché 400 000 dollars de pot-de-vin dans le cadre d'un achat public de générateurs et d'autres infrastructures hivernales. Mardi dernier, on apprenait encore que le ministre de l'agriculture, Mykola Solsky, était accusé par l'agence ukrainienne de lutte contre la corruption de s'être "emparé de terres publiques" d'une valeur de 6,9 millions d'euros.
Faux certificats de handicap
Une fois les puissants repus, les autres se servent à leur tour. Le 11 août dernier, l'ensemble des chefs de bureaux régionaux d'enrôlement militaire ont été limogés par Volodymyr Zelensky après avoir mis en place un large système de paiement de pot-de-vin contre l'octroi de dérogations. Dans un pays qui manque cruellement de soldats, voilà qui passe mal. Tout comme les documents juridiques monnayés à grand prix par certains cabinets d'avocats depuis février 2022, pour permettre à de riches ukrainiens d'échapper au front, notamment en achetant de faux certificats de mariage avec des personnes porteuses de handicap.
Dans les rues de Kiev et Odessa, dès que le sujet est évoqué, les passants lèvent les yeux au ciel : en Ukraine, la corruption "fait partie du système". "Petit cadeau", nous dit-on souvent, "de l'URSS". "En Ukraine soviétique, l'économie planifiée et les pénuries chroniques favorisent (effectivement) l'émergence de potentats locaux et d'un marché noir", raconte Alexandra Goujon, maîtresse de conférences à l'Université de Bourgogne et enseignante à Sciences Po Paris, dans l'ouvrage "L'Ukraine : de l'Indépendance à la Guerre" (éd. Le Cavalier Bleu, 2023).
Au lieu d'assainir la situation, "les réformes économiques des années 1980 et 1990 multiplient les possibilités d'enrichissement personnel, notamment les privatisations d'entreprises d'État à bas prix selon des règles peu transparentes […] Cette transition rapide vers l'économie de marché provoque le développement d'une économie souterraine qui échappe au système fiscal. Les privatisations dans des secteurs clefs de l'économie entraînant une concentration du pouvoir économique et politique entre les mains d'une poignée d'oligarques à partir du milieu des années 90".
La kleptocratie Ianoukovitch
À l'image de la très médiatisée Ioulia Timochenko, à la tête d'une société importatrice de gaz russe avant de devenir ministre de l'Energie puis Première ministre, "les Parlements élus de 1998 et 2004 (..) comprennent un grand nombre d'oligarques, qui vont adopter des lois profitables à leurs intérêts économiques", écrit encore Alexandra Goujon. "À côté des clans les plus imposants, les villes moyennes ou plus grandes du pays connaissent des baronnies locales qui sont souvent associées au crime organisé". Le système est parfaitement huilé, même Viktor Iouchtchenko, visage de la Révolution orange de 2004 "finit par s'en accommoder" lorsqu'il accède à la présidence. Le pro-russe Viktor Ianoukovitch peaufine la démarche dans la foulée, et construit "une kleptocratie qui s'appuie sur des sociétés offshore" écrit encore l'auteure.
Élu à la Présidence en 2014, Petro Porochenko, "connu jusque-là comme magnat du chocolat […] met en place un certain nombre d'instruments de lutte contre la corruption" réduisant la marge de manœuvre des oligarques. Mais les réseaux d'influence de ces derniers demeurent profondément implantés et le système profondément enraciné. "La corruption est une pratique quotidienne" écrit Alexandra Goujon. "De nombreuses activités sont monnayées à la demande ou par anticipation, que ce soit l'obtention d'un diplôme d'un rendez-vous médical chez un spécialiste ou d'un document administratif".
Arrive alors Volodymyr Zelensky, élu en 2020 sur un programme anti-corruption, qui met en place un certain nombre de réformes structurelles afin de "désoligarchiser" le pays (lire ci-contre). Selon une étude publiée par la Banque centrale ukrainienne, l'économie "grise" représentait 25 % du PIB national en 2018, mais le chiffre serait en réalité bien plus élevé. À défaut de débarrasser l'Ukraine de sa corruption endémique, la guerre pourrait changer la donne.
