Louhansk, Zaporijjia, Kherson, Donetsk… Que perdrait l'Ukraine en cas de cession de ses territoires à la Russie ?
Le gouvernement russe se dit "ouvert" à des négociations avec l'Ukraine pour mettre fin au conflit, mais le Kremlin exige toujours l'annexion des régions de Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijjia, représentant 15 % du territoire ukrainien.
- Publié le 02-08-2024 à 06h33

L'annexion en septembre 2022 par la Russie des quatre régions convoitées, d'une superficie totale de plus de 90,000 km², masque des réalités militaires, politiques et économiques très différentes, entre les oblasts de Donetsk et Louhansk d'une part, et de Zaporijjia et Kherson d'autre part. En février 2014, profitant de l'instabilité politique consécutive à la "Révolution de Maïdan" et au renversement du président ukrainien Viktor Ianoukovytch, la Russie avait annexé la péninsule de Crimée et soutenu une insurrection séparatiste dans plusieurs régions limitrophes de l'Est de l'Ukraine, dont celle du Donbass, hub industriel et minier regroupant les oblasts de Donetsk et de Louhansk.
Malgré les succès initiaux des forces pro-russes, l'Ukraine était parvenue à libérer une grande partie des territoires précédemment occupés, entraînant le déploiement par Moscou en août 2014 de l'armée régulière sur le sol ukrainien, en appui des séparatistes. Après avoir infligé plusieurs défaites aux forces ukrainiennes, la Russie a consolidé son emprise sur une partie de la région.
Ayant occasionné un milliard de dollars de dommages aux infrastructures, à l'environnement et au parc immobilier du Donbass, les combats de 2014-2015 se sont soldés par l'occupation d'un tiers de la région et des deux capitales régionales Donetsk et Louhansk par deux "républiques populaires" autoproclamées, inféodées à Moscou. Les différentes itérations des accords de paix dits "de Minsk", négociés entre la Russie, l'Ukraine, la France et l'Allemagne n'ont jamais été mises en œuvre et la guerre s'est muée en conflit de basse intensité sur une ligne de front longue de 420 kilomètres.
Le Donbass, largement dominé
Entre avril 2014 et février 2022, la guerre du Donbass a entraîné la mort de 14,000 personnes dont 3,400 civils, et la dévastation d'une grande partie de cette région industrielle et minière, source avant guerre d'un quart de la production industrielle de l'Ukraine. Les deux républiques sont, elles, devenues des zones de non-droit, sous perfusion économique russe, dont la reconnaissance par la Russie en tant qu'états indépendants le 21 février 2022 a fait office de prélude à l'invasion du reste de l'Ukraine.
Selon un article publié en octobre 2023 par le "Centre de résistance nationale", une officine de l'armée ukrainienne, la population dans les territoires occupés de Louhansk aurait diminué de 40 %, soit un million de personnes, par rapport à 2014. Une baisse attribuée, entre autres, à la conscription massive des hommes dans les territoires occupés, enrôlés de force au sein des deux corps d'armées des "républiques populaires". Selon le gouverneur Artem Lysohor, la Russie contrôlerait actuellement 95 % du territoire de l'oblast de Louhansk, tandis que dans la région de Donetsk, les villes jumelles de Sloviansk et Kramatorsk constituent la dernière agglomération de grande envergure encore aux mains de l'Ukraine.
Kherson et Zaporijjia, bastion ukrainien crucial
La situation militaire à Kherson et à Zaporijjia est, en revanche, nettement moins favorable aux Russes : suite à la libération de Kherson en novembre 2022, les deux capitales régionales éponymes sont toujours contrôlées par l'Ukraine et, en dépit de l'échec de la contre-offensive ukrainienne de l'été 2023 à Zaporijjia, la ligne de front y est restée stable.
Le poids économique de ces deux régions contraste également avec celui du Donbass, sorte de "rust belt" ukrainienne déjà en déclin bien avant 2014 et le début des hostilités. Bastion de l'industrie sidérurgique, Zaporijjia produisait avant guerre 25 % de l'électricité ukrainienne grâce à la centrale nucléaire située à Enerhodar, la plus grande d'Europe et occupée par les Russes depuis le début de l'invasion, et la centrale hydroélectrique du Dniepr.
La région de Kherson était quant à elle la première en termes de production de cultures légumières avant l'invasion, et responsable de 21 % de la production agricole sous serre du pays. En 2021, plus de la moitié (58 %) des surfaces céréalières irriguées de l'Ukraine y était concentrée. La contamination des terres agricoles par les mines et obus non explosés et la destruction par l'armée russe du barrage hydroélectrique de Nova Kakhovka en juin 2023 vont cependant durablement impacter l'économie de la région, et du pays.
Enfin, l'annexion de Zaporijjia ou de Kherson, ou du moins de leur portion littorale, signifierait également la privatisation par la Russie de la mer d'Azov et la perte pour l'Ukraine d'importantes villes portuaires telles que Marioupol, métropole de 430 000 habitants en grande partie détruite par l'armée russe au terme d'un siège ayant duré près de trois mois.
Force russe insuffisante
Si la Russie fait pression sur l'Ukraine pour qu'elle retire unilatéralement son armée de ces quatre régions, c'est parce que l'armée russe n'est, à l'heure actuelle, pas en mesure de s'en emparer par la force. Le 23 juillet dernier, à l'occasion d'une conférence sur la guerre terrestre organisée par le think tank britannique RUSI, le général Sir Roland Walker, chef de l'état-major britannique a ainsi estimé qu'il faudrait "probablement cinq ans" à la Russie pour atteindre ses "objectifs minimaux, à savoir les quatre oblasts" : "Au rythme actuel d'attrition des morts et des blessés, cela représente probablement plus de 1,5 million de pertes pour y parvenir, avec des milliards d'euros de pertes en équipement" a déclaré l'officier.
Mais dans l'hypothèse improbable où Poutine renonçait à s'emparer de ces quatre oblasts, il provoquerait l'ire d'une majorité de la société russe : selon un sondage conjointement réalisé par le Chicago Council et le Levada Center en mai 2023, 73 % des Russes s'opposent ainsi à la restitution des territoires conquis à l'Ukraine.
Les Ukrainiens quant à eux ont conscience que renoncer à ces territoires reviendrait à abandonner près de 5 millions de leurs compatriotes à la torture, aux déportations, aux exécutions sommaires et à la russification. Et qu'une fois son armée reconstituée, Poutine serait libre de se lancer à l'assaut du reste de l'Ukraine.