La Russie et la Biélorussie utilisent une technique déjà éprouvée pour affaiblir l'Europe : "C'est doublement gagnant"
La Pologne est devenue une ligne défensive essentielle pour la sécurité de l'Europe depuis le début de l'invasion de l'Ukraine mais fait face à une pression migratoire de plus en plus importante de la part de la Biélorussie.

- Publié le 23-01-2025 à 15h30
- Mis à jour le 23-01-2025 à 18h04

Depuis plusieurs années, les tensions entre la Pologne et son voisin biélorusse ne cessent de croître. Varsovie accuse Minsk d'exercer une pression migratoire importante sur sa frontière afin de déstabiliser le pays et de fragiliser la sécurité de l'Europe. Pour ce faire, la Biélorussie accueille des demandeurs d'asile venant d'autres pays afin de les envoyer en masse à la frontière polonaise.
"L'idée est d'aller chercher des personnes potentiellement intéressées par l'immigration, entre autres en Irak, pour les amener en Biélorussie. Et ensuite, de les mettre devant les frontières polonaises mais au final en les forçant même à aller vers la Pologne", nous explique Tanguy Struye de Swielande, professeur de relations internationales à UCLouvain. Les points de passage, tels que celui de Połowce-Pieszczatka, font donc l'objet d'une militarisation inquiétante mais nécessaire pour contenir l'afflux de migrants. "C'est vraiment une sorte de trafic humain pour déstabiliser la Pologne", ajoute le professeur qui précise que ce type de stratégie s'inscrit dans le cadre de la guerre hybride. Cette technique porte le nom de "weaponization of immigration", c'est-à-dire une "utilisation des immigrants pour déstabiliser un pays".
Cela entraîne également un renforcement des partis d'extrême droite en Europe. "Ça permet aux partis d'extrême droite de dire : 'vous voyez, on est envahi par les immigrés'. Évidemment, ils oublieront de dire que tout ça est instrumentalisé parce que ça n'arrangerait pas leur narratif. Et ils diront que c'est la faute de l'Europe. C'est doublement gagnant pour la Russie et la Biélorussie", déclare Tanguy Struye de Swielande.
Cette stratégie n'est pas nouvelle et a déjà été mise en place dans différentes régions du monde, précise le professeur. Par la Russie elle-même mais également par la Turquie, qui prévoyait de laisser passer les réfugiés syriens si l'Europe ne l'aidait pas financièrement. Mais il pointe aussi un problème de gestion de la part de l'Union européenne. "Pour garantir la sécurité de nos frontières, on a fait du 'outsourcing', en demandant à des pays, tels que l'Égypte, de prendre le contrôle. À partir du moment où ce n'est plus nous qui contrôlons l'enjeu de l'immigration et des réfugiés, on donne beaucoup de pouvoirs à des pays qui sont tout sauf des démocraties" et qui peuvent ainsi instrumentaliser l'immigration.
Pour la Pologne, la raison de cette "menace migratoire" est claire. Le président biélorusse Alexandre Loukachenko veut se venger des sanctions européennes que le pays subi depuis sa réélection controversée en 2020. Un sentiment d'animosité exacerbé par sa complicité affichée avec le président russe Vladimir Poutine qui multiplie ses menaces à l'encontre de l'Europe pour son soutien envers l'Ukraine. Néanmoins, selon Tanguy Struye de Swielande, il n'y a pas "nécessairement une consultation directe" entre Loukachenko et Poutine. "Mais c'est clair que ça arrange aussi bien les Russes que la Biélorussie de rendre les frontières européennes le plus instable possible.
6 000 soldats déployés à la frontière
"Notre priorité absolue est d'arrêter cette route migratoire créée artificiellement et de ne pas permettre aux gens de traverser la frontière illégalement. Nous faisons de notre mieux pour protéger nos frontières", a déclaré le vice-ministre polonais de l'Intérieur Maciej Duszczyk lors d'une conférence de presse. Aux côtés des gardes-frontières, près de 6 000 soldats ont été déployés afin de sécuriser la frontière et 11 000 de plus pourraient être envoyés. Le colonel Mariusz Ochalski rappelle que ces opérations ne protègent pas uniquement le territoire polonais. "Il s'agit également de la frontière de l'Union européenne et du territoire de l'OTAN. De ce point de vue, notre activité militaire n'est pas seulement un élément vital de la préparation de la Pologne à toute activité venant de l'Est, mais aussi de la défense des pays européens et de la préparation à la défense des pays de l'OTAN."
En octobre 2024, après l'annonce de la stratégie sur la migration du gouvernement polonais, le Conseil européen a affirmé qu'il ne saurait "être toléré que la Russie et la Biélorussie, ou tout autre pays, détournent nos valeurs, y compris le droit d'asile, et sapent nos démocraties". Le Conseil a également exprimé "sa solidarité avec la Pologne et avec les États membres confrontés à ces défis" et que "les situations exceptionnelles appellent des mesures appropriées". Mais Tanguy Struye de Swielande rappelle qu'au début de cette crise, "les Polonais étaient énervés et estimaient que l'aide européenne était vraiment laxiste par rapport à cette menace de l'immigration".
Le bouclier oriental pour réguler la situation ?
En mai 2024, le ministère polonais de la Défense avait présenté un projet de "bouclier oriental" afin de construire "une frontière sûre, comprenant un système de fortifications, ainsi que des décisions en matière d'aménagement du territoire et de l'environnement qui rendront cette frontière impossible à franchir pour un ennemi potentiel". Mais ce projet, toujours en cours d'élaboration, n'est pas conçu pour traiter la problématique de la migration, précise Varsovie. Mais pour le professeur de relations internationales, les dispositifs développés pour ce boulier participeront de manière complémentaire à l'endiguement du problème.
L'Union européenne face à la guerre hybride
Pour Tanguy Struye de Swielande, l'Union européenne n'est pas préparée pour faire face à une guerre hybride. "On n'investit pas assez dans nos défenses, on n'a pas de stratégie et on n'a pas de politique cohérente de manière générale. Concernant les enjeux des réfugiés et de la migration, on a une politique extrêmement divisée avec par exemple l'outsourcing. Au final, c'est toute notre politique de migration qui devrait être complètement revue au niveau européen."
Une situation complexe à laquelle s'additionnent des enjeux démographiques, économiques, sociaux et sécuritaires. "Mais l'Europe, jusqu'à présent, n'a pas fait un boulot convaincant. Il y a un vrai manque de coordination et de cohérence dans notre politique d'immigration et de réfugiés. Ce qui fait qu'on est évidemment vulnérable", conclut-il.