Dans l'enfer des "camps de torture" israéliens : "Je criais de douleur et de terreur"
Près de 4 781 prisonniers palestiniens sont retenus dans les geôles des prisons israéliennes sans inculpation ni procès.
- Publié le 07-08-2024 à 19h08

Des milliers de Palestiniens détenus dans les geôles israéliennes sont victimes de "mauvais traitements et de torture" généralisés depuis l'attaque du Hamas le 7 octobre. C'est le constat posé par le rapport "Welcome in Hell" de l'ONG israélienne de défense des droits humains B'Tselem qui accuse le système pénitentiaire israélien de maltraitance s'apparentant à des crimes de guerre, voire des crimes contre l'humanité. Publié le 6 août, il recense 55 témoignages d'anciens prisonniers issus d'une douzaine d'établissements pénitentiaires, militaires ou civils "fonctionnant comme des camps de torture". Au total, près de 60 Palestiniens sont morts derrière les barreaux depuis le 7 octobre.
Le nombre de captifs palestiniens aurait presque doublé depuis le début de la guerre dans la bande de Gaza: B'Tselem estime que 9 623 personnes étaient retenues par Israël au début du mois de juillet, dont 4 781 en "détention administrative", sans inculpation ni procès. Un statut juridique hérité du mandat britannique en Palestine, censé être une exception, appliqué sur ordre du procureur militaire régional et permettant à l'État hébreu de détenir arbitrairement les prisonniers sans qu'ils puissent rencontrer un avocat. Ces pratiques judiciaires sont désormais largement généralisées, sous l'impulsion du ministre israélien ultranationaliste de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, et avec le soutien du gouvernement israélien.
Généralisation de la torture
L'enquête menée par l'ONG témoigne d'une augmentation de la brutalité du personnel pénitentiaire, favorisée par la mise en place d'un "état d'urgence" dans les prisons dès le 18 octobre, menant à une plus grande liberté du personnel pénitentiaire. L'ensemble des anciens détenus témoignent d'actes de répression sévères et arbitraires, motivés par un désir de vengeance, comportant des cas de famine délibérée, le manque d'un suivi médical et des violences physiques et psychologiques. Les prisonniers seraient également régulièrement humiliés, notamment lors des fouilles fréquentes de leurs cellules, réalisées jusqu'à trois fois par jour. Lors de ces exercices, ils seraient alors rassemblés dans un coin, face au mur, la tête penchée vers le sol et les mains sur la nuque, certains obligés de s'agenouiller et de se prosterner comme lors d'une prière.
Je criais de douleur et de terreur. Cela a duré comme ça pendant environ trois minutes.
Plusieurs cas de violence sexuelles ont également été référencés, dont des coups aux parties génitales, la prise de photos des prisonniers nus et l'usage d'outils métalliques et de bâtons pour causer des douleurs aux parties intimes. A.H., anonymisé par peur de représailles, déclare avoir été violé par un gardien tandis que d'autres filmaient la scène avec leurs téléphones. "Je criais de douleur et de terreur. Cela a duré comme ça pendant environ trois minutes", raconte-t-il. Des incidents similaires ont été enregistrés par l'organisation israélienne.
Parmi les factions de l'administration pénitentiaire israélienne pointées du doigt par l'enquête, la Force de réaction initiale (IRF), une unité spéciale connue en hébreu sous le nom de Keter, est souvent évoquée par les témoins. Opérant principalement dans les prisons d'Ofer et de Ketziot, situées dans le désert de Néguev (au sud du territoire israélien), la formation a été qualifiée d'" escadron de la mort" par deux anciens détenus. Elle est impliquée dans la torture et les abus physiques, sexuels et mentaux des prisonniers depuis le 7 octobre. Selon les témoignages recueillis, les membres de l'IRF portent des masques et des uniformes noirs sans étiquette d'identification.
Structure judiciaire "laxiste"
Conséquence directe du système de détention administrative, la majorité des témoins interrogés auraient passé plusieurs semaines, voire mois, derrière les barreaux de l'État hébreu avant d'être portés devant un juge pour la première fois. La plupart des contacts des détenus avec les organes judiciaires se seraient également limités à un simple appel en ligne, via l'application de meeting à distance Zoom, sous la supervision menaçante de gardiens présents à côté, les empêchant ainsi d'évoquer librement leurs conditions de détention. Quant aux différentes organisations humanitaires et aux représentants du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), ces dernières sont privées de droit de visite dans les prisons.
Face à ce manque de suivi juridique, B'Tselem dénonce le "laxisme" de la Haute Cour de justice et du bureau du procureur de l'État israéliens ayant "courbé l'échine devant l'agenda de Ben Gvir". Mentionné dans l'enquête, le détenu A.A. aurait profité d'une audience devant le tribunal pour prévenir le juge des mauvais traitements qu'il recevait. "Le juge a prétendu que les coups avaient cessé", rapporte-t-il, "Je lui ai dit : "Ils nous ont battus aujourd'hui, Votre Honneur". Il s'est mis les mains sur la tête et n'a rien dit", raconte l'homme originaire de Hébron, une ville palestinienne de Cisjordanie, qui confie avoir par la suite subi un déluge de violence de la part d'un officier en guise de représailles.
Contactée par l'Agence France-Presse (AFP) dans le cadre du rapport, l'administration pénitentiaire israélienne assure pour sa part que "tous les prisonniers étaient détenus légalement et que leurs droits fondamentaux étaient pleinement respectés par des agents pénitentiaires et des dirigeants compétents et professionnels". Les affirmations du rapport seraient selon elle "sans fondement".
La publication des conclusions de B'Tselem paraît seulement une semaine après celle d'un autre rapport des Nations unies, évoquant des traitements s'apparentant à de la torture dans les geôles israéliennes. Depuis 1967, déclare l'association, Israël a emprisonné plus de 800 000 Palestiniens, hommes et femmes, de Cisjordanie (y compris Jérusalem-Est) et de Gaza, soit environ 20 % de la population totale et environ 40 % de l'ensemble de la population masculine palestinienne.
