"Comme une sorte de mini-décapitation générale" : l'attaque aux bipeurs et aux talkies-walkies pourrait affaiblir le Hezbollah
L'explosion quasi simultanée de centaines de bipeurs a blessé mardi près de 3000 personnes au Liban et en Syrie, faisant au moins 12 morts. La panique est encore montée d'un cran mercredi quand des talkies-walkies ont explosé causant la mort d'au moins 14 personnes. Dans les rangs du Hezbollah, le choc est immense.
- Publié le 18-09-2024 à 21h44

Le chaos. C'est, en résumé, l'atmosphère qui prévaut au Liban, après les deux vagues d'explosions d'appareils de communication appartenant à des membres du Hezbollah chiite survenues mardi après-midi et mercredi en fin de journée dans la banlieue sud de Beyrouth, au sud du Liban et dans la plaine orientale de la Békaa. En l'espace de quelques minutes, l'explosion quasi simultanée de centaines de bipeurs, utilisés initialement par le Hezbollah pour échapper à la surveillance technologique de l'ennemi israélien et à ses opérations d'assassinat ciblés, a blessé mardi près de 3 000 personnes sur l'ensemble du territoire libanais et en Syrie, faisant au moins 12 morts selon un bilan toujours provisoire, dont au moins quatre civils, incluant deux enfants. La panique est encore montée d'un cran, mercredi, quand de nouvelles détonations ont tranché l'air aux alentours de 17 heures. Cette nouvelle vague, qui ciblait cette fois des talkies-walkies aura causé, dans un bilan provisoire, au moins quatorze morts et 450 blessés.
Dans les rangs du Hezbollah, le choc est immense après ces attaques inédites. "La plus grande faille sécuritaire" enregistrée par le mouvement chiite, reconnaissait dès mardi après-midi un responsable du parti cité par l'agence Reuters. Le soir même, un communiqué du Hezbollah accusait de facto son ennemi juré Israël, contre qui il a ouvert un "front de soutien" à Gaza depuis le 8 octobre 2023, d'être "pleinement responsable de cette agression".
"Une mini décapitation générale"
En touchant plus de 3 000 personnes, des combattants mais aussi des employés administratifs et des cadres appartenant au mouvement, l'opération a frappé le Hezbollah au cœur. "C'est un coup énorme porté contre le Hezbollah, au niveau humain, militaire, organisationnel et technique, mais surtout au niveau moral et du prestige, alors que la machine de guerre israélienne est en roue libre", souligne Joseph Bahout, directeur de l'Institut Issam Farès à l'Université américaine de Beyrouth. "Cette opération extrêmement bien montée constitue une énorme pénétration de la sécurité du Hezbollah, cela affaiblit le parti en termes organisationnels, comme une sorte de mini-décapitation générale, poursuit-il, aujourd'hui, ils doivent se demander s'il n'y a pas autre chose qui les attend."
Face à la multiplication des assassinats ciblés de certains de ses plus hauts responsables militaires par Israël (dont le 30 juillet, son commandant militaire Fouad Chokor, tué en pleine banlieue sud), le Hezbollah avait ordonné à ses militants de ne plus utiliser leurs téléphones, trop facilement traçables par des services de renseignements israéliens. Privés désormais du canal de communication rudimentaire mais efficace mis en place avec les bipeurs, le Hezbollah devrait se rabattre notamment sur son réseau parallèle de télécom mis en place dans les années 2000 et trouver des solutions alternatives, plus sûres.
"Le Hezbollah va devoir se réorganiser au niveau technique, logistique et militaire, d'abord. Il faut également voir comment ses leaders vont encaisser le coup politiquement", relève Joseph Bahout. Néanmoins, il ne croit pas que ces attaques modifient la stratégie du Hezbollah. "Ce qui peut être inquiétant pour la suite, politiquement, c'est que le parti risque de devenir beaucoup plus suspicieux et agressif ; il va voir des ennemis partout et vivre en animal traqué ; cela risque d'accentuer la tension sur le plan interne", craint-il.
Équation complexe
Affaibli, le Hezbollah se trouve désormais face à une équation complexe, qui rappelle celle qui avait prévalu après l'assassinat de Fouad Chokor fin juillet. Le mouvement avait finalement répliqué le 25 août après des semaines de guerre psychologique par une opération qualifiée de "timide" par certains analystes. S'il ne veut pas perdre sa crédibilité au sein de la communauté chiite, chauffée à blanc par les derniers événements, le Hezbollah devra trouver une réponse calibrée tout en restaurant une capacité de dissuasion sérieusement écornée, sans pour autant tomber dans le piège israélien et déclencher une guerre totale. Le numéro 2 du parti, Naïm Qassem, avait prévenu trois jours avant les attaques aux bipeurs que "la riposte montera en intensité si Israël étend son agression", tout en affirmant "(n'avoir) pas l'intention de déclencher une guerre". Reste à savoir quelle en sera sa nature, alors que le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah doit s'exprimer jeudi après-midi. "Le Hezbollah va devoir faire une frappe préventive, technique. Bombarder des sites militaires ou Haïfa ne rétablira pas l'équilibre de la dissuasion", observe Joseph Bahout, qui estime qu'il est "plus ou moins obligé de répondre par une attaque similaire, en pénétrant par exemple les réseaux cyber israéliens. Mais il doit aussi prendre en compte les derniers préparatifs israéliens au nord, ce qui le confronte à une équation très difficile à résoudre".