L'opération militaire américaine au Yémen est-elle vraiment efficace ?
La campagne militaire américaine "Rough Rider", lancée mi-mars contre les Houthis, connaît pour l'instant un résultat mitigé.
- Publié le 22-04-2025 à 06h50

Au moins 123 personnes, principalement des civils, ont perdu la vie dans les bombardements que mène l'armée américaine au Yémen depuis le 15 mars, selon un bilan publié par le ministère de la Santé (dirigé par les Houthis), le 14 avril. Lancée sous la présidence de Donald Trump, l'opération "Rough Rider" (Cavalier intrépide) vise à neutraliser les capacités militaires des Houthis pro-Iran, accusés de cibler les navires commerciaux et militaires (liés à Israël) en mer Rouge ainsi que le territoire israélien.
Début avril, deux semaines seulement après le lancement de l'opération, la Maison-Blanche estimait déjà avoir mené près de 200 frappes "réussies" contre des installations d'armement, des centres de commandement et des dirigeants houthis. Ce bilan a plus récemment été revu à la hausse par le média Straight Arrow News (San), qui faisait état de plus de 350 frappes visant les miliciens.
"Dommages collatéraux""
Le mois dernier, Donald Trump a lancé un message clair en ordonnant "une action militaire décisive et puissante" contre les Houthis, menaçant de "les anéantir". Depuis, les actions se sont jointes aux mots, et les cibles annoncées se sont nettement élargies : sites d'entraînement terroristes, centres de commandement, quartiers généraux, port pétrolier et un complexe terroriste abritant plusieurs experts houthistes en drones.
De nombreux bombardements ont également visé des zones densément peuplées, notamment dans la capitale houthiste Sanaa (centre) et dans le gouvernorat de Saada (nord-ouest), bastion historique et politique des miliciens. Cette nouvelle stratégie traduit "une tolérance accrue [de l'administration Trump] au risque de dommage collatéral" par rapport au gouvernement précédent, celui de Joe Biden, qui ciblait principalement les infrastructures houthistes, pointe l'ONG britannique Airwars dans un rapport publié le 3 avril.
Cette évolution interroge alors que le Yémen fait face à l'une des pires crises humanitaires au monde depuis une décennie. Une intensification du conflit risquerait de restreindre davantage l'accès à l'aide humanitaire, en particulier dans le nord du pays, déjà sévèrement touché par les sanctions et l'insécurité.
Des frappes coûteuses pour peu de résultats
Sans considération des pertes civiles qu'elles engendrent, ces attaques visent principalement à affaiblir le leadership houthiste – une stratégie qui rappelle celles menées par Israël contre le Hamas palestinien à Gaza et le Hezbollah au Liban. Les frappes menées contre les chefs de niveau intermédiaire, responsables du contrôle idéologique et administratif local, pourraient à terme perturber la coordination interne des miliciens. Des sources publiques yéménites ont rapporté que plusieurs dirigeants de haut rang avaient également été tués depuis le début de "Rough Rider", notamment Abdul Rab Jarfan, chef de la sécurité du leader houthiste Abdul Malik al-Houthi.
Pourtant, l'intensité de ces bombardements questionne aux États-Unis. En effet, le volume important de munitions de précision utilisées, notamment des missiles longue portée, commencerait à inquiéter certains planificateurs militaires américains quant à l'état des stocks de la marine et à leur capacité à répondre à une éventuelle invasion de Taïwan par la Chine, selon le New York Times. En outre, la campagne militaire aurait déjà coûté près d'un milliard de dollars en moins de trois semaines, selon trois sources informées, rapportait CNN dans un article publié début avril. Avec des résultats mitigés.
Plusieurs responsables du Pentagone auraient en effet informé le Congrès et les alliés que la campagne aérienne n'avait eu qu'un succès limité pour détruire les missiles, drones et lanceurs houthistes, selon le New York Times. Les Houthis semblent avoir renforcé leurs bunkers depuis le début de l'opération, compliquant les efforts de destruction malgré les frappes sur leurs complexes souterrains.
Vers une opération terrestre ?
"La seule façon de régler véritablement le problème dans la durée, c'est d'aller attaquer physiquement les réseaux et les camps militaires à terre", constate Pascal Ausseur, directeur général de la Fondation méditerranéenne d'études stratégiques (FMES) et ancien amiral de l'armée française. Selon des responsables yéménites et américains, cités par le Wall Street Journal, les factions yéménites opposées aux Houthis prépareraient ainsi une offensive terrestre afin de tirer parti de la campagne de bombardement américaine.
Si les États-Unis se sont d'ores et déjà dits "ouverts" à soutenir une telle opération, l'objectif de Donald Trump serait ailleurs, juge Pascal Ausseur. "Son but n'est pas de gagner cette guerre mais plutôt de faire passer un signal politique à Téhéran", discret mécène de la milice houthiste et avec qui les États-Unis ont récemment débuté des pourparlers relatifs à leur programme nucléaire. "On est dans une négociation brutale dans laquelle, en même temps que vous négociez, vous donnez des coups de bâton, de sorte que votre interlocuteur accepte plus facilement le deal que vous lui proposez". Cette pression pourrait encore s'accentuer dans les prochaines semaines.
