En Cisjordanie occupée, un processus d'annexion à bas bruit au nom du patrimoine archéologique
Non reconnue par Israël, interdite par Trump, mais en marche dans les faits, l'annexion de la Cisjordanie se poursuit à travers le déplacement de ses habitants palestiniens. Parmi les outils au service de ce dessein, l'archéologie tient une place grandissante.
- Publié le 30-12-2025 à 14h30

À quelques pas du centre-ville de Sebastia, un groupe de Palestiniens converse devant un amphithéâtre romain planté d'herbes folles, exhumé en 1965. "J'ai fumé ma première cigarette dans le dos de mes parents sur ces marches, se remémore Zaid Azrahi, 32 ans. Si les Israéliens nous prennent ce site, une partie de la vie du village partira avec lui."
Sebastia s'étend à une douzaine de kilomètres au nord-ouest de Naplouse, dans la partie nord de la Cisjordanie occupée. Les pieds de ses 4 000 habitants palestiniens foulent à maints endroits des vestiges archéologiques datés de l'âge du fer, du IIIe et du IXe siècles avant notre ère, époque à laquelle le royaume d'Israël avait installé ici sa capitale, Samarie (As-Samera en arabe, Shomron en hébreu). Le site est situé en zone C, et placé sous administration israélienne depuis les accords d'Oslo des années 1990.
Une étape de plus
Le 12 novembre dernier, le Cogat, organisme militaire en charge des affaires civiles dans les territoires palestiniens occupés, a annoncé sa volonté d'exproprier plus de 550 parcelles agricoles privées au profit de la "préservation et du développement du site archéologique" de Sebastia. Une étape de plus dans ce que les habitants de la ville qualifient de "vol et d'annexion" de l'un des sites les plus historiques des territoires palestiniens occupés.
En 2023, la communauté locale a créé le collectif Sauvez Sebastia après qu'Israël avait alloué 32 millions de shekels (soit environ 8,4 millions d'euros) pour la construction à cet endroit d'un "Parc national Shomron". Pour ce collectif, le projet doit "isoler le site des habitants, relier le site archéologique à la route 60 (traversant la Cisjordanie du nord au sud et empruntée par les Palestiniens et les colons israéliens, NdlR) et le transformer en un complexe touristique contrôlé par les colons".
Planté au milieu de ses oliviers sur une colline qui surplombe le temple d'Auguste, datant de l'époque romaine, Imad Al Din raconte l'histoire qui le lie aux 3 000 mètres carrés de terres en sa possession. "Elles sont dans ma famille depuis des générations, je n'ai laissé personne y creuser ou abîmer quoi que ce soit", proteste le sexagénaire sous une moustache noire taillée avec soin. "On nous dit qu'Israël veut ouvrir le site aux touristes… Mais il est déjà ouvert, y compris aux Juifs bien sûr ! À Sebastia, nous avons toujours accueilli et hébergé des visiteurs israéliens, palestiniens et internationaux de la même façon."
Si Israël concrétise cet ordre, la ville perdra de plus l'accès à environ trois milliers d'oliviers, parfois centenaires, dont la culture est une manne économique essentielle pour l'économie locale.
Bataille de récits
Dans la ville basse, une volée de marches blanches dessert une vaste place. En son centre, le supposé tombeau de Jean le Baptiste (un prophète du christianisme) accueille quelques touristes, invités à visiter le musée de Sebastia, unique salle sobre où sont exposés quelques artéfacts trouvés sur le site archéologique. Il est tenu par Walaa Ghazal.
Depuis les débuts de l'occupation israélienne en 1967, nous avons peur qu'ils viennent ici et confisquent le lieu. Je pense que ce temps-là est venu.
"Depuis les débuts de l'occupation israélienne en 1967, nous avons peur qu'ils viennent ici et confisquent le lieu", confie la trentenaire qui a grandi dans la Vieille ville. "Je pense que ce temps-là est venu", regrette-t-elle, alors que les soldats de l'armée israélienne ont visité les lieux pour la première fois en ce mois de décembre. Walaa Ghazal poursuit : "La machine narrative israélienne est directement soutenue par une frange d'archéologues, eux-mêmes appuyés par le gouvernement. Ils utilisent l'histoire pour faire valoir leur droit de présence ici et le fait que cette terre leur appartient."
Face à cette bataille de récits où l'histoire instrumentalisée d'un peuple tente de chasser celle de l'autre, la curatrice du musée dit avoir chevillée au corps sa "mission" : prouver que les Arabes sont légitimes, et ce depuis des générations, à habiter cette terre. Et que les pierres blanches de Sebastia renferment aussi, outre une partie de l'histoire du peuple juif, des vestiges cananéens, samaritains, byzantins, croisés et du règne de Saladin ou de celui des Ottomans.
"Je peux avoir un attachement à un site archéologique parce qu'il comporte des vestiges de ma culture et de mon histoire", théorise Talya Ezrahi, historienne et membre de l'organisme israélien de surveillance culturelle Emek Shaveh, jointe par téléphone. "Mais cela me donne-t-il un droit de souveraineté sur ce site ? Dans ce cas, peut-être doit-on rendre à l'Italie le mur d'Hadrien (situé en Angleterre, NdlR) ! Nous sommes au XXIe siècle, on ne peut confondre héritage et souveraineté à ce point de nos jours."
"Militarisation du patrimoine"
Depuis quelques années, l'organisation Emek Shaveh dénonce une "militarisation du patrimoine" par Israël. Pour cette spécialiste, le développement des sites archéologiques et touristiques et l'usage de l'archéologie elle-même sont aujourd'hui employés par l'État hébreu comme "un outil de plus, comme la planification ou l'absence de permis de construire en zone occupée, pour anticiper le déplacement de populations et vider la zone C des Palestiniens".

Environ 135 kilomètres et plusieurs checkpoints israéliens séparent Sebastia du village d'At Tuwani, construit sur une colline de la région semi-désertique de Masafer Yatta, au sud d'Hébron. À l'instar des autres bourgs palestiniens alentour situés en zone C, At-Tuwani a vu pousser ces dernières décennies de nombreuses colonies et avant-postes de colonisation (illégaux au regard du droit international) autour du village.
Les attaques de colons extrémistes sur les Palestiniens sont ici quasi quotidiennes et d'une violence sans précédent depuis le 7 octobre 2023. Elles se déroulent souvent sous les yeux de l'armée et de la police israéliennes, et sont le sujet du film No Other Land, récompensé du prix du meilleur documentaire aux Oscar en 2025.
La communauté d'At-Tuwani travaille main dans la main avec des ONG internationales pour tenter de ralentir le déplacement forcé de ses membres. Eux aussi, ces dernières années, ont vu l'argument archéologique être utilisé par Israël contre leur présence. "On a installé le collectif Jeunesse du Summud ("résilience" en arabe) dans cette maison en 2020, et on y loge des activistes venus de partout", explique Sami Huraini, 27 ans, Palestinien d'At Tuwani.
Ce jour-là, notre entretien se déroule autour d'un poêle à bois, dont la chaleur peine à contrer le vent glacial qui pénètre dans le salon. La famille Huraini a retiré les portes et fenêtres de la maison d'hôte par crainte qu'elles ne soient emportées par les bulldozers israéliens, depuis qu'un ordre de démolition a été émis par la justice en 2021.
At-Tuwani a vu pousser ces dernières décennies de nombreuses colonies et avant-postes de colonisation. Les attaques de colons extrémistes sur les Palestiniens sont ici quasi quotidiennes et d'une violence sans précédent.
La communauté du village a depuis fait appel auprès de plusieurs cours de justice israéliennes, dont la Cour suprême, dans le but de geler la destruction. Elle a dû pour cela réunir 40 000 à 50 000 shekels (jusqu'à 13 300 euros) pour financer les procédures légales. "Le motif de la destruction, c'est que ce bâtiment détruit un site historique. Mais pourquoi détruirait-on une partie de notre propre histoire ?", interroge Sami, colosse palestinien aux cheveux roux. Et d'ajouter : "C'est une excuse pour nous empêcher de nous développer, et on a très peur que, si l'on cède sur cette maison, ce soit le début de la disparition du village."
L'attente angoissante de la destruction
Une conclusion partagée par Emek Shaveh, dont les membres dénoncent le deux poids deux mesures entre le sort réservé aux Palestiniens et aux Israéliens installés sur des sites archéologiques (elle en dénombre 6 000 en Cisjordanie). "En 2011, des fouilles ont été pratiquées et ont dévoilé les restes de ce qui pourrait être un lieu saint juif à At Tuwani", explique le président de l'organisme Alon Arad. "Mais c'est resté en l'état d'un rapport préliminaire, et c'est ce rapport qu'Israël utilise pour justifier les destructions à At Tuwani."
Les membres d'Emek Shaveh dénoncent le deux poids deux mesures entre le sort réservé aux Palestiniens et aux Israéliens installés sur des sites archéologiques.
Depuis quatre ans et après médiatisation de ce rapport de huit pages que La Libre a pu consulter, des touristes juifs investissent annuellement le centre du village, escortés par l'armée, pour venir prier sur l'endroit qui abriterait les restes de cette ancienne synagogue. L'été dernier, Mohammad Huraini, 21 ans et frère de Sami, les a observés depuis le toit d'une maison. "Les soldats nous ont imposé de descendre et menacés de tirer des grenades lacrymogènes si nous ne le faisions pas, relate-t-il. Puis ils nous ont enfermés dans une maison et empêchés de sortir pendant trois heures, jusqu'au départ des touristes colons."
Dépossession
Le 18 mars 2025, le Comité Éducation, Culture et Sports du Parlement israélien (Knesset) a discuté pour la troisième fois d'une proposition de loi qui soumettrait les sites archéologiques de Cisjordanie occupée situés en zone C et B (sous contrôle partiel israélien) à la loi civile israélienne, en remplacement du Cogat et de son officier d'état-major chargé de l'archéologie. Ils pourraient alors être gérés par des entités telles que l'Autorité israélienne des antiquités (AIA), qui contrôle aujourd'hui les lieux touristiques situés sur le sol de l'État israélien.
Contactée par La Libre, l'AIA n'a pas souhaité s'exprimer sur ces potentielles nouvelles attributions. Depuis l'arrivée du dernier gouvernement Netanyahou, composé de personnalités ultrareligieuses avides de poursuivre l'annexion des territoires palestiniens occupés, l'attribution des lieux historiques de Judée et Samarie (nom donné en Israël à la Cisjordanie) est une priorité politique.
"Ce gouvernement a injecté près de 200 000 millions de shekels dans ce type de projet, qu'il présente comme une prévention du vol d'antiquités par les Palestiniens", explique Talya Ezrahi. Si ces lois venaient à être votées et appliquées, malgré l'opposition d'une partie de la communauté israélienne d'archéologie, elles constitueraient, rappelle l'historienne, une énième atteinte aux accords d'Oslo et au droit international.
