En Cisjordanie, la musique comme "outil de résistance et de constance"
En cette période de congé, nos correspondants vous proposent de découvrir des histoires –belles, surprenantes ou éclairantes– qui ont retenu l'attention dans leur pays durant l'année écoulée, sans pour autant avoir été relayées dans nos colonnes. À Ramallah, siège de l'Autorité palestinienne, un Conservatoire de musique n'a pas fait taire ses instruments en deux ans de guerre à Gaza. Ici, politique et musique sont indissociables.

- Publié le 29-12-2025 à 15h44

À quelques pas du ministère des Affaires étrangères palestinien, un doux soleil d'hiver tape sur le bâtiment rectangulaire du Conservatoire Edward Saïd, installé sur cette colline de Ramallah depuis 1993. "Notre philosophie, c'est que malgré la colonisation en Palestine, malgré les déplacements de populations, le génocide, nous devons écouter la musique, la jouer et la disséminer dans tous les foyers palestiniens. Car la musique est un outil de résistance et de constance", juge solennellement Itiaf Remawi, porte-parole de cet établissement culturel baptisé en hommage à l'une des figures les plus emblématiques de l'histoire palestinienne : le professeur de littérature et précurseur de la pensée postcolonialiste Edward Saïd, né à Jérusalem en 1935 et décédé à New York en 2003.
Mi-novembre, une représentation de l'Orchestre de musique arabe, formé par des étudiants du Conservatoire, a fait salle comble. Dans l'amphithéâtre de l'université de Birzeit, ville voisine de Ramallah, des centaines d'habitants de Cisjordanie sont venus, sur leur trente et un, écouter une quinzaine de compositions traditionnelles palestiniennes jouées par un ensemble de septante jeunes musiciens. Face à eux, une assemblée avide de chants, de danse et d'applaudissements a peiné à rester assise – depuis le début de la guerre à Gaza, au lendemain du 7 octobre 2023, les célébrations se sont tues, en solidarité avec le peuple gazaoui.
Répétitions en visio
"Il s'agit de divertir bien sûr, poursuit Itiaf Remawi, mais aussi d'utiliser la musique et sa dimension sociale pour faire notre part de résistance." Depuis le début de la guerre dans l'enclave, les déplacements entre villes de Cisjordanie (territoire occupé par Israël depuis 1967) sont rendus extrêmement difficiles – certains jours, impossibles – par la présence de près de 900 checkpoints et portes de fer. Les répétitions se font donc par session d'une dizaine de jours l'été à l'université de Birzeit, pour limiter les trajets, ou… par visioconférence. "Parfois, ils arrêtent des professeurs du Conservatoire… D'autres fois, ils empêchent des collègues étrangers d'entrer en Palestine", relate le codirecteur. "Je pense que le sentiment d'appartenance à une nation créé par notre musique met Israël en danger, dans sa propre logique."
Après une représentation prochaine à Naplouse, au nord de Ramallah, Itiaf Remawi cultive l'espoir de pouvoir de nouveau accompagner ses musiciens et chanteurs à l'étranger. "Dans les pays arabes, chez nos partenaires européens… Nous avons de nombreux soutiens contre la colonisation et le néolibéralisme."
Malgré ces obstacles, le
Conservatoire enseigne à plus de 2 060 étudiants palestiniens. Dans une salle près du bureau d'Itiaf, quelques notes de guitare résonnent. Un exemple, peut-être le plus mélodieux, du summud (résilience, en arabe) palestinien : vivre, malgré tout, sur cette terre de collines ocre et de champs d'oliviers.