L'Iran affiche un "autoritarisme fragmenté" autour du Guide invisible
Si Donald Trump voit des autorités iraniennes "profondément divisées", l'historien Clément Therme estime pour sa part qu'il s'agit plutôt d'une tactique visant à diviser l'adversaire.

- Publié le 25-04-2026 à 15h14

C'est le premier personnage de la République islamique d'Iran, et pourtant c'est le grand absent de la guerre qui l'oppose aux États-Unis et à Israël. Depuis son élection par les 88 membres de l'Assemblée des experts (en droit islamique), le 8 mars, poussée dans le dos par le corps des Gardiens de la révolution, le Guide suprême Mojtaba Khamenei n'est pas apparu une seule fois en public. Quitte à donner l'impression que le régime théocratique, décapité le 28 février lors des premiers bombardements israélo-américains, a perdu la tête. Les menaces formulées à son égard de la part d'Israël, qui cherche à éliminer ce symbole du pouvoir iranien, n'incitent guère aux sorties publiques. Quand bien même le pourrait-il…
Des témoignages confirment depuis des semaines que les blessures qui affligent le nouveau guide depuis le bombardement du complexe immobilier – où son père, l'ayatollah Ali Khamenei, a été tué et où il se trouvait aussi – l'empêchent d'apparaître au grand jour. "Il a subi trois interventions chirurgicales à une jambe et attend une prothèse. Il a également été opéré à une main et retrouve peu à peu l'usage de celle-ci. Son visage et ses lèvres ont été gravement brûlés, ce qui rend la parole difficile", a révélé jeudi le New York Times, après avoir interrogé sous couvert d'anonymat quatre responsables iraniens informés de son état de santé. En mars, le secrétaire américain à la Guerre Pete Hegseth l'avait déclaré "gravement blessé" et même "lourdement mutilé". L'ambassadeur iranien à Chypre avait ensuite révélé qu'il était blessé aux jambes et au visage, et qu'il était incapable de prononcer un discours.
Guide "vif d'esprit"
De fait. Le guide invisible s'est exprimé à trois reprises depuis sa désignation, chaque fois par message écrit et lu par une tierce personne. Le 12 mars, il a exigé que le détroit d'Ormuz reste fermé et que les États-Unis évacuent les bases dans la région. Le 20 mars, son message à l'occasion de Norouz (Nouvel an persan) souhaitait aux Iraniens une "année de la résistance" tout en proclamant la victoire de l'Iran. Et le 29 mars, il a exprimé sa "gratitude envers l'autorité religieuse suprême et le peuple irakien pour leur position claire contre l'agression en Iran". Il remerciait ainsi le grand ayatollah Ali Sistani, 95 ans, personnalité influente reconnue par des millions de chiites en Irak et dans le monde, qui avait appelé "tous les musulmans" à dénoncer "une guerre injuste" contre l'Iran.
Il ne faut pas confondre cette institution et le symbole que représente Mojtaba Khamenei, qui a été choisi pour son nom, parce qu'il s'appelle Khamenei.
D'où la question : est-ce bien lui qui s'exprime ou parle-t-on pour lui ? Il est "vif d'esprit et actif", disent les responsables iraniens interrogés par le New York Times. Ce qui ne l'a pas empêché de déléguer, "du moins pour l'instant", le pouvoir décisionnel à des généraux des Gardiens de la révolution. Ce qui corrobore les récents témoignages obtenus par Reuters disant Mojtaba Khamenei "inapte à diriger l'Iran".
Quel que soit son état, "la question ne se pose pas au niveau individuel", tranche l'historien Clément Therme, spécialiste de l'Iran et du monde persan. "Ce qui importe, c'est que le Bureau du guide, où travaillent des milliers de personnes, reste l'institution principale" pour diriger de la République islamique. "Il ne faut pas confondre cette institution et le symbole que représente Mojtaba Khamenei, qui a été choisi pour son nom, parce qu'il s'appelle Khamenei. Ces éléments de propagande ne changent rien au fonctionnement de l'État, puisque l'institution du Bureau du guide fonctionne".
Preuve en est l'implication de celui-ci dans la gestion de la crise actuelle. Des sources relayées par le média Iran International "ont dit que le Bureau du guide a bloqué les négociateurs lors du dernier round de négociations à Islamabad", ajoute ce chercheur associé à l'Institut français des relations internationales (Ifri), à Paris.
Prise de décision "collective"
L'absence prolongée du guide dans un contexte de guerre continue de jeter le trouble sur le détenteur réel du pouvoir en Iran où Mojtaba Khamenei apparaît comme le garant de la continuité du système. Au point d'incarner littéralement le dogme duodécimain, ce douzième imam caché (le mahdi) dont la communauté des croyants attend le retour. Un dogme que l'ayatollah Khomeini avait tordu pour forger son idéologie du velayat e-faqih (la tutelle du juriste-théologien), censée légitimer le pouvoir religieux durant l'occultation du douzième imam. Mais, au-delà du symbole et de sa personne, il s'agit d'une "gouvernance collective", souligne Clément Therme.
Celle-ci inclut, outre le Bureau du guide, le président du Parlement, devenu négociateur en chef, le commandant en chef des Gardiens de la révolution, le chef du Conseil suprême de sécurité nationale, celui du pouvoir judiciaire et le gouvernement du président Massoud Pezechkian. "Le problème, quand c'est collectif, c'est que c'est autobloquant. Parce qu'ils ont tout le temps une tendance à faire de la surenchère", note l'auteur de l'ouvrage Iran-Israël : la guerre idéologique (Tallandier), qui vient de paraître. Le jeu des factions (ultraconservatrice, modérée, réformiste…) influence aussi chacune des institutions.
Ce qui peut donner à croire à Donald Trump que les autorités iraniennes sont "profondément divisées", comme il le mentionnait dans son message de cette semaine prolongeant sine die le cessez-le-feu du 8 avril. Pour l'historien, il n'y a aucune analyse dans les propos du président américain, il s'agit d'une "tactique de négociation" pour tenter de "diviser l'adversaire" et le "mettre sous pression". Le chercheur propose quant à lui l'idée d'un "autoritarisme fragmenté" du régime iranien, bien que la prise de décision soit "collective".
Tactique de la "cacophonie"
Cette fragmentation institutionnelle en Iran sert, selon lui, à "montrer à l'adversaire que le système a plusieurs positions en même temps afin de semer la confusion" chez celui-ci. "Il y a une mise en scène tactique de leurs désaccords. C'est très important d'avoir ce type de management dans les négociations pour donner l'impression que c'est la cacophonie. Mais le problème de la cacophonie, c'est que ça sème la confusion, et ça ne construit pas la confiance. C'est-à-dire que votre interlocuteur ne va pas savoir s'il peut vraiment négocier avec vous. Donc, ça crée aussi un potentiel pour l'escalade. C'est la limite de la tactique de la République islamique depuis 1979", analyse le chercheur. Rien de neuf, donc.
La question, d'après lui, consiste plutôt à essayer de savoir jusqu'à quel point les responsables iraniens peuvent être pragmatiques pour garantir la survie du régime. Particulièrement aujourd'hui, dans une situation de menace existentielle. "C'est pourquoi il y a une division du travail entre ceux qui représentent le régime à Islamabad, donc (le chef de la diplomatie Abbas) Araghchi et (le chef du Parlement Mohammad Bagher) Ghalibaf, et ceux qui prennent les décisions. Ces derniers sont dans le Bureau du guide et dans les gardiens de la Révolution, et ils ne voyagent pas. Tandis que ceux qui sont exposés à l'ennemi ne prennent pas les décisions. L'idée étant que, lorsque l'on sociabilise avec l'ennemi, on pourrait en venir à oublier les principes idéologiques".