L'Iran se reconnecte lentement à Internet : "C'est une question de survie"
Les autorités de la République islamique ont rétabli l'accès au réseau mondial. Mais les connexions sont encore difficiles, lentes et peu stables.

- Publié le 30-05-2026 à 07h05

L'Iran sort timidement de son isolement numérique, après presque trois mois d'une rupture totale d'accès à l'Internet. Les autorités de la République islamique ont commencé cette semaine à reconnecter le pays au réseau mondial, qu'elles avaient débranché dès le début de la guerre lancée par les États-Unis et Israël le 28 février. Le président Massoud Pezechkian en a donné la directive lundi, sans toutefois préciser les modalités pratiques ni le calendrier selon lesquels cette reconnexion serait opérée.
De fait, après 88 jours d'une coupure inédite dans le monde, le rétablissement d'Internet en Iran est encore loin d'être évident. Le site NetBlocks, spécialisé dans l'analyse de la connectivité du Web dans le monde, observait jeudi que les Iraniens se reconnectent largement au réseau mondial. Non sans tempérer ce constat : "Les indicateurs montrent que les utilisateurs sont toujours confrontés à un filtrage important, similaire à celui observé pendant la période intermédiaire entre les manifestations de janvier et le début de la guerre".
Connexions instables
D'après des témoignages recueillis en Iran par La Libre, la situation n'a que peu évolué depuis l'annonce de la restauration d'Internet. Selon nos interlocuteurs, les connexions au web sont peu stables, de médiocre qualité et assez lente. Il a par exemple fallu plusieurs minutes à l'un d'eux pour télécharger son message, de quelques lignes seulement, sur le serveur de son compte Instagram. En outre, les logiciels établissant un réseau privé virtuel (VPN) – permettant à un utilisateur de se connecter comme s'il se trouvait dans un autre pays – sont toujours nécessaires. Un nouveau système similaire payant (Config) offre un forfait de données qui, nous dit-on, s'épuise très vite.
"Aujourd'hui, ceux qui achètent les plus gros forfaits bénéficient des meilleures conditions pour utiliser Internet, avec des débits plus importants", précise l'iranologue Hanieh Ziaei, chargée de cours et chercheuse à la Chaire Raoul-Dandurand à l'UQam (Université de Québec à Montréal). Cet Internet à plusieurs vitesses crée une "évidente discrimination au niveau social", estime-t-elle. La chercheuse relève aussi que désormais la communication avec les Iraniens via les réseaux sociaux (comme Telegram et WhatsApp) n'est plus unilatérale mais qu'elle peut également s'établir à partir de l'étranger. Parmi les sites filtrés figurent sans surprise Google, Facebook et les principales plateformes américains d'envergure mondiale.
Outil de travail rendu
Comme lors de la sanglante répression du début de l'année, la déconnexion opérée dès le début de la guerre était motivée par une censure totale, permettant d'empêcher la diffusion massive d'images et témoignages vers l'étranger. Mais la promesse d'une fin prochaine de la guerre, maintenue durant plus de six semaines de cessez-le-feu, avait rendu cette censure de plus en plus dispensable, voire caduque. Par ailleurs, le ministre des Communications a mis en exergue la volonté du président de donner un signe clair qu'il "se tient aux côtés" des Iraniens.
Rendre leur outil de travail à des millions d'Iraniens semble ainsi avoir été privilégié par les autorités.
Il semble en effet que la décision de restaurer l'Internet ait été encouragée, du moins en partie, par la volonté d'enrayer l'impact économique négatif induit par la coupure. Déconnectées de leurs activités en ligne, les entreprises ont été longuement pénalisées dans la manière de mener leurs affaires au quotidien. Rendre leur outil de travail à des millions d'Iraniens semble ainsi avoir été privilégié.
Dans un contexte général fragilisé depuis des mois par une guerre et une immense révolte populaire issue d'une fronde des commerçants, les autorités iraniennes savent le danger d'entretenir une situation économique où se développeraient tous les ferments d'une nouvelle révolte générale qui pourrait leur être fatale.
Accès privilégié
Tout au long de cette coupure, l'Iran avait envisagé plusieurs options, dont un Internet national, et un service haut de gamme payant. Destiné à une élite et une poignée de privilégiés ayant à montrer patte blanche, ce dernier fut un fiasco. "Un opérateur avait envoyé des SMS à quatre millions de personnes pour leur proposer un Internet pro. D'abord, c'était excessivement cher. Et puis, la plupart des gens ont boycotté l'initiative, puisque seule une personne sur dix y a répondu", nous indique Mahsa, dont le prête-nom renvoie à la jeune étudiante dont la mort en détention en septembre 2022 avait déclenché le mouvement Femme Vie Liberté.
Pour elle, "l'Internet doit être accessible à tous et sans entraves, c'est une question de survie. L'Iran est un pays où l'économie informelle est très présente, et les sources de revenus sont directement liées à l'usage d'Internet. Il permet à chacun de commercer, de communiquer, de mener ses activités sociales, citoyennes, etc. Bref, de mener une vie normale au XXIe siècle". D'ailleurs, selon des échanges qu'elle a pu avoir avec de jeunes Iraniens, Hanieh Ziaei explique qu'"entre dépenser de l'argent pour manger ou pour Internet, ils préfèrent avoir accès au web. Ce qui montre à quel point il existe une forme de dépendance à Internet, une envie et un besoin d'être connectés".