"Les jaguars adorent les chiens ! Pour eux, c'est comme un bonbon. Pour nous, c'est un énorme problème"
Que ce soit le loup dans les Hautes-Fagnes ou le jaguar en Amérique latine, le retour d'un grand prédateur dans son habitat d'origine suscite des conflits. Mais des solutions existent, assure le WWF des deux côtés de l'océan. Entretien croisé.

- Publié le 22-06-2025 à 11h01

Loup en Europe et jaguar en Amérique latine, même combat ? Que ce soit dans les Fagnes en Belgique, ou dans les forêts argentines, le retour de ces carnivores – après un siècle pour l'un, parfois cinq décennies, pour l'autre – provoque les mêmes étincelles et pose les mêmes défis. Si la Wallonie ne compte qu'une vingtaine de de loups limités aux Hautes-Fagnes (20 000 en Europe), le jaguar est présent sur l'ensemble du territoire latino-américain, du sud des Etats-Unis jusqu'à l'Argentine. Pouvant vivre dans les forêts profondes, mais aussi dans les déserts et les prairies, le jaguar est "une espèce très résiliente et adaptable", décrit Maria José Villanueva, responsable du programme Jaguar au WWF et directrice du WWF-Mexique, récemment de passage à Bruxelles. Mais la population est néanmoins menacée : si l'ensemble du continent compte quelque 170 000 jaguars, 70 % se trouve dans la forêt amazonienne brésilienne, le reste se répartissant sur la totalité de l'Amérique du Sud.
Déforestation et trafic
"Nous avons une population saine aujourd'hui menacée par la transformation profonde de l'Amazonie. Mais les autres populations sont en danger critique d'extinction. Leur habitat a presque été réduit de moitié, en moins de trente ans. Il y a une forte pression sur leurs espaces : infrastructures, nouvelles parcelles, fermes pour la culture du soja…" La principale menace pesant sur le jaguar est donc la déforestation mais le grand félin tacheté est aussi victime, secondairement, du trafic d'espèces sauvages : "Le jaguar subit des pressions pour sa fourrure et ses crocs, mais principalement à cause des conflits. Que se passe-t-il ? Imaginons que je vis en Bolivie, je suis un autochtone ou membre d'une communauté locale et j'ai une parcelle. Je sais que le jaguar est là. Par peur et par manque de valeur, je le tue. Une opportunité d'achat peut éventuellement se présenter et j'entre alors illégalement dans le commerce d'espèces sauvages. Mais selon une étude menée avec l'Université d'Oxford, nous savons que la principale source des massacres de jaguars est le conflit, l'ignorance, les représailles et la peur en général".
Comme pour le loup, le plus grand défi est la coexistence entre le prédateur et l'homme. "L'ouverture de nouvelles routes dans la forêt facilite l'accès aux jaguars. De plus, les jaguars se nourrissent de tapirs et d'animaux sauvages, dont certaines communautés locales se nourrissent également. Le manque de proies naturelles les pousse à s'en prendre au bétail ou aux chiens. Les jaguars adorent les chiens. Pour eux, c'est une friandise ! C'est donc un énorme problème, car les gens aiment leurs chiens, même si dans de nombreuses communautés, ils ne sont pas forcément très bien traités. Nous devons donc être prêts à travailler avec ces communautés si nous réussissons à ce que les jaguars retournent. La majeure partie du travail que nous faisons consiste en effet à promouvoir des corridors et à connecter à nouveau ce réseau d'espaces où le jaguar peut se déplacer. Dans la forêt Atlantique en Argentine par exemple, nous n'avions plus que neuf jaguars, il y en a à présent cent. Les fermiers se demandent : que signifie ce retour pour mon mode de vie, pour ma production ?"

Périodes de conflits
Si en Belgique, la principale source de nourriture du loup est les herbivores sauvages, il arrive aussi que ce prédateur attaque aussi le bétail, en particulier des moutons, qui peuvent aussi bien être issus d'élevages professionnels qu'amateurs. En 2024, le nombre d'attaques attribuées avec certitude à un loup (48) a doublé par rapport à l'année précédente. Vingt-trois autres où l'auteur est possiblement un loup, peuvent s'y ajouter. Des attaques dues, selon les experts, à des loups "en dispersion", c'est-à-dire quittant la meute et recherchant un nouveau territoire. "Comme chez le jaguar, les jeunes loups, à un moment précis de l'année, cessent de se nourrir du lait de leur mère et commencent à adopter un goût pour la viande et à se disperser. C'est là que les problèmes commencent. On constate donc que, même au cours de l'année, il y a des périodes très spécifiques où l'on sait que les conflits vont s'intensifier, souligne Nicolas Tubbs, responsable de programmes au WWF-Belgique. Qui insiste : "Les loups sont revenus en Belgique sans intervention humaine. C'est grâce à l'habitat qui leur convenait et à leur capacité à s'y installer. Et c'est aussi en grande partie une question de connectivité. C'est le même principe que pour le jaguar. C'est pourquoi nous travaillons dans la Semois et dans le reste du pays pour améliorer cette connectivité et éviter la formation de foyers isolés. Grâce à la connectivité, on peut aussi réduire les conflits. Il n'y aura jamais zéro conflit, mais il s'agit de les réduire et de les minimiser. Il existe des solutions."
Clôture électrique et panneaux solaires
En Amérique latine, le WWF en a appliqué toutes une série. "Ce que nous nous demandons est : comment pouvons-nous apporter de la valeur économique aux communautés qui prennent soin de la nature ? Au final, ils doivent trouver un moyen de continuer à gagner leur vie d'une manière qui soit sûre pour eux. Nous discutons avec eux pour savoir quels sont leurs besoins et leurs peurs, relève Maria José Villanueva. Dans de nombreuses communautés d'Amérique latine, le bétail est comme de l'argent à la banque, il est vendu en cas de problème. Lorsque le jaguar tue une vache – et parfois ce n'est pas lui, ce sont souvent les chiens ou d'autres animaux – cela affaiblit gravement le propriétaire. Nous avons donc un programme sur tout le continent pour aider ces éleveurs à améliorer leur façon de garder leurs vaches (techniques, cours, certifications…). Nous fournissons aussi un soutien pour des clôtures électriques, alimentées par l'énergie solaire. En plus de garder leur bétail en sécurité, ils bénéficient donc de l'électricité à la maison durant la nuit. Ils peuvent ainsi rester plus longtemps avec leur famille, vaquer à d'autres occupations, recharger leurs téléphones portables, etc. C'est une valeur ajoutée. Ils disent que les jaguars leur ont apporté la lumière."
Un autre exemple est la création de trous d'eaux, où l'eau de pluie est conservée, mais dissuade aussi les jaguars et autres animaux de rentrer dans les maisons pour se procurer à boire (ce qui arrive régulièrement), et sert d'autre part à irriguer les parcelles par exemple.

En parallèle, le jaguar – comme le loup – régule aussi les écosystèmes en s'attaquant aux herbivores sauvages les plus faibles, ce qui permet de réduire la perte de jeunes pousses dans les forêts. Dans le Pantanal brésilien, le retour du jaguar sert aussi à diminuer les populations de capybaras, qui bien que très mignons, détruisent les cultures… Suite à un programme montrant ce type de services "écosystémiques" rendus par le félin et soutenu par le WWF-Belgique en Bolivie, pendant que le pays subissait l'an dernier des incendies dévastateurs, la population est allée relâcher des poulets dans la forêt afin que les jaguars ne meurent pas de faim. "Alors qu'il y a cinq ans, ils étaient tués en représailles", constate Nicolas Tubbs.
En Belgique, "nous soutenons ainsi la pose de clôture (via une équipe spéciale de bénévoles, la Fencing Team, avec un matériel payé par la Région wallonne, NdlR) , identifier les hotspots (de présence de loups) permet aussi de réduire les conflits. Nous soutenons ainsi de nombreux éleveurs de bétail en Belgique et constatons par ce biais une diminution des conflits. Il y a certes quelques pertes de bétail, mais globalement, ces conflits sont drastiquement réduits. Cela prouve donc que même dans des régions très densément peuplées comme la Belgique, on peut cohabiter avec une espèce emblématique comme le loup. Une autre action menée est le travail d'engagement auprès de la population afin de permettre aux gens d'être fiers de cet animal, remarque Nicolas Tubbs. Et le loup est aussi un indicateur de la santé de la nature en Belgique. Tout comme le jaguar : des jaguars en bonne santé, c'est une nature et un environnement sains pour les populations. Nous avons d'ailleurs en tant que Belges une responsabilité vis-à-vis du jaguar à travers notre empreinte sur la forêt amazonienne, par ce que nous mettons dans notre assiette, ce que nous achetons…"

Le WWF Belgique rappelle également que dans notre pays, les populations de loup n'ont pas encore retrouvé leur pleine santé. Et que même si le nouveau statut de protection revu à la baisse au niveau européen ne devrait avoir pour cette raison pas avoir d'impact chez nous, "cela reste un mauvais signal, qui n'est pas basé sur la science".