Pour ce climatologue, la Belgique franchira "plus que probablement" les 40°C cet été
Un important rapport de l'Onu dresse un bilan complet de la manière dont les sécheresses aggravent la pauvreté, la faim, l'insécurité énergétique et l'effondrement des écosystèmes. Un épisode de sécheresse se déroulant aujourd'hui entraîne un coût économique au moins deux fois plus élevé qu'en 2000, avec une augmentation prévue de 35 % à 110 % d'ici 2035, selon l'OCDE.

- Publié le 02-07-2025 à 14h31

Les sécheresses parmi les plus généralisées et les plus dévastatrices de l'histoire ont eu lieu entre 2023 et 2025, et ont été accélérées par le dérèglement climatique et la pression incessante sur les ressources en terres et en eau, selon une large étude, publiée ce mercredi qui identifie les "Points chauds de sécheresse dans le monde 2023-2025".
"La sécheresse est un tueur silencieux. Elle s'installe, épuise les ressources et dévaste des vies au ralenti. Ses cicatrices sont profondes. Et ce n'est plus une menace lointaine. La sécheresse est là, elle s'intensifie et exige une coopération mondiale urgente. Lorsque l'énergie, la nourriture et l'eau disparaissent simultanément, les sociétés commencent à se désagréger. C'est la nouvelle normalité à laquelle nous devons nous préparer", alerte Ibrahim Thiaw, le secrétaire exécutif de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, à l'origine de ce rapport.

La Méditerranée fait partie des hotspots de la sécheresse mondiale, selon le rapport. Ainsi, en Espagne, ces trois dernières années, les pénuries d'eau ont affecté l'agriculture, le tourisme et l'approvisionnement intérieur. En septembre 2023, deux années de sécheresse et de chaleur record ont entraîné une chute de 50 % de la récolte d'olives en Espagne, faisant doubler le prix de l'huile d'olive dans tout le pays. L'Espagne a décidé en 2023 d'investir près de 23 milliards d'euros dans les infrastructures d'irrigation et d'eau.
Toujours en Méditerranée, au Maroc, le cheptel ovin a diminué de 38 % en 2025 par rapport à 2016, ce qui a conduit le roi à demander l'annulation des sacrifices traditionnels de l'Aïd. Tandis qu'en Turquie, la sécheresse a accéléré l'épuisement des nappes phréatiques, provoquant des gouffres qui présentent des risques pour les communautés et leurs infrastructures, tout en réduisant définitivement la capacité de stockage des aquifères.
L'Espagne "plus viable" ?
"Les pays méditerranéens sont comme des canaris dans la mine de charbon pour toutes les économies modernes", affirme le climatologue américain Mark Svoboda, coauteur du rapport. "Les difficultés rencontrées par l'Espagne, le Maroc et la Turquie pour garantir l'accès à l'eau, à la nourriture et à l'énergie dans un contexte de sécheresse persistante offrent un aperçu de l'avenir de l'eau dans un contexte de réchauffement climatique incontrôlé. Aucun pays, quelles que soient sa richesse ou ses capacités, ne peut se permettre de relâcher ses efforts. "
"Au niveau mondial, la Méditerranée est en effet la zone habitée où les changements de précipitations sont les plus importants, confirme le climatologue de l'ULiège Xavier Fettweis. La diminution des précipitations est très importante. Dans un monde à + 3°C (ce qui, selon les trajectoires actuelles, pourrait avoir lieu dès 2060), l'Espagne et le Maroc, c'est-à-dire le lieu où c'est le plus marqué, affichent des baisses de 30 à 40 %. Dans un monde à 1,5°C, où l'on se trouve quasiment, c'est de l'ordre de -10 % par rapport à la fin du XIXe siècle."
Problème supplémentaire : dans ces pays, le changement est (encore) plus brutal que dans des régions habituées depuis des siècles aux fortes sécheresses : "Globalement, les conditions du Sahara vont remonter au nord et donc le "désert" va rejoindre ces pays. Le désert sera, en gros, aux portes de Madrid ! En outre, jusqu'ici, ces pays avaient de l'eau, et développaient des cultures de fruits, de légumes, qui demandent beaucoup d'eau. Ces précipitations ne seront plus disponibles donc ils devront complètement changer leur économie. Et en été, ils ne pourront plus non plus compter sur les touristes estivaux. Pour moi, le pays européen le plus touché par le réchauffement climatique, c'est l'Espagne. Dans un monde à + 3°C, l'Espagne n'est plus viable, ou du moins, une telle population ne pourra plus vivre là-bas. Cela créera donc des réfugiés climatiques."
D'un extrême à l'autre
Le pays doit dans le même temps affronter de plus précoces et plus longues vagues de chaleur, comme celle vécue actuellement, avec la présence d'un dôme de chaleur. La situation est liée à la hausse de la température de la mer Méditerranée, qui ne permet plus de rafraîchir les masses d'air venues du Sahara. L'eau est d'ailleurs actuellement 5°C au-dessus des normales, provoquant des "vagues de chaleur marine".
La Belgique est aussi concernée. Notre pays est actuellement atteint par ces masses d'air en provenance d'Afrique, ce qui entraîne des températures très élevées. Les prévisionnistes s'attendent toujours à un été sec et chaud sur nos régions. Pour Xavier Fettweis, le cap des 40°C pourrait d'ailleurs à nouveau être franchi, cet été. "Cela arrivera plus que probablement cet été. Nous ne sommes qu'au début de l'été et le pic de chaleur a lieu habituellement fin juillet-début août." Nous avions déjà atteint ce cap en 2019.
Du côté des précipitations, la Belgique ne connaît en tout cas pas encore de modifications, du moins en moyenne, car il existe d'importantes variations entre saisons et entre années, où l'on passe en gros d'un extrême à l'autre. Les projections climatiques de l'IRM pour le territoire belge prévoient d'ailleurs un renforcement de la saisonnalité des précipitations : une diminution jusqu'à -25 % en 2100 en été et une augmentation jusqu'à + 22 % en 2100 en hiver.
Dès la décennie prochaine, on pourrait voir une baisse des précipitations estivales de 10 %, selon les modèles de l'ULiège. "En Europe, tous les pays au sud des Pays-Bas, y compris donc la Belgique, vont avoir des problèmes d'eau et vont devoir s'adapter à un manque d'eau – ou à des précipitations extrêmes", prévient Xavier Fettweis. Chez nous, il faudra multiplier les stockages d'eau : chez les particuliers, des citernes d'eau sont idéales car cela permet d'avoir de l'eau en cas de sécheresse tandis qu'en cas de précipitations extrêmes, cela évite le ruissellement. Les agriculteurs, qui ne pratiquent pas encore l'irrigation chez nous, devront aussi s'adapter, par l'aménagement du territoire. Notre climat se dirige vers celui du Gers, en France. Et dans le Gers, au fond de chaque vallée, il y a un étang, une retenue d'eau, où l'on pompe pendant l'été. Cette adaptation est donc tout à fait réalisable."
Pour le scientifique de l'Université du Nebraska Mark Svoboda, ce que l'on observe actuellement à travers le monde ne sont en effet pas de simples périodes de sécheresse : "Il s'agit d'une catastrophe mondiale à évolution lente, la pire que j'aie jamais vue. Cela montre la nécessité d'un suivi systématique de l'impact de la sécheresse sur les vies, les moyens de subsistance et la santé des écosystèmes dont nous dépendons tous. "
Ainsi, en juin 2025, en Somalie, 1,7 million d'enfants souffraient de malnutrition aiguë tandis que plus de 90 millions de personnes en Afrique de l'Est et australe souffrent de faim aiguë. Ces trois dernières années, à plusieurs reprises, en Éthiopie, au Zimbabwe, en Zambie et au Malawi, les récoltes de maïs et de blé ont été mauvaises (jusqu'à -70 %). En Amazonie, dans certaines régions, le niveau du fleuve Amazone a atteint son plus bas niveau jamais enregistré, laissant les habitants bloqués et des villes entières sans eau potable. "Les mécanismes d'adaptation sont devenus de plus en plus désespérés", explique Paula Guastello, auteure principale du rapport. "Des filles retirées de l'école et forcées à se marier, des hôpitaux fermés et des familles creusant des trous dans des lits de rivières asséchés pour trouver de l'eau contaminée : voilà les signes d'une crise grave. "
Selon les scientifiques, l'épisode El Niño de 2023-2024 a amplifié les effets déjà néfastes des dérèglements climatiques, affectant particulièrement les régions déjà touchées par le réchauffement climatique, la pression démographique et la fragilité des infrastructures.

Coût deux fois plus élevé qu'en 2000
Un épisode de sécheresse se déroulant aujourd'hui entraîne un coût économique au moins deux fois plus élevé qu'en 2000, avec une augmentation prévue de 35 % à 110 % d'ici 2035, selon l'OCDE. L'effet d'entraînement peut transformer les sécheresses régionales en chocs économiques mondiaux. À titre d'exemple, dans le canal de Panama, le niveau des eaux a tellement chuté que les transits ont été réduits de plus d'un tiers, perturbant le commerce mondial. En 2023-2024, la sécheresse en Thaïlande et en Inde, par exemple, a provoqué des pénuries, entraînant une augmentation de 8,9 % du prix du sucre aux États-Unis.
Le rapport de l'Onu appelle donc à "des investissements urgents dans la préparation à la sécheresse", notamment des systèmes d'alerte précoce plus performants et une surveillance en temps réel de la sécheresse et de ses conséquences ; des solutions fondées sur la nature, telles que la restauration des bassins-versants et l'utilisation de cultures indigènes ; des infrastructures résilientes, notamment l'énergie hors réseau et les technologies alternatives d'approvisionnement en eau. Une coopération mondiale est aussi nécessaire, notamment pour la protection des bassins fluviaux transfrontaliers et des routes commerciales.