Les relations troubles des scientifiques avec Jeffrey Epstein, criminel sexuel qui se voyait en "philanthrope des sciences"
De nombreux universitaires fréquentaient le criminel sexuel assidûment, sollicitant son soutien financier et recherchant ses conseils, y compris concernant leurs relations avec des femmes.

- Publié le 13-02-2026 à 10h56
- Mis à jour le 26-02-2026 à 09h18

Têtes couronnées, hommes politiques, businessmen… Mais aussi scientifiques célèbres et académiques puissants. Le pédocriminel et financier Jeffrey Epstein, qui s'est suicidé en prison en 2019, entretenait des relations étroites avec les membres de l'élite mondiale, y compris scientifique, parmi lesquels des prix Nobel et des responsables des grandes universités. C'est ce que montrent largement les fichiers publiés par le ministère américain de la Justice, en différentes salves.
Le criminel sexuel, qui a étudié les maths et la physique à l'université sans obtenir de diplôme, était fasciné par la science et les chercheurs. Celui qui était aussi multimillionnaire (sa fortune, aux origines opaques, est évaluée dans des documents juridiques à 560 millions de dollars) a financé des recherches dans des instituts tels que Harvard, le Massachusetts Institute of Technology (MIT) ou le Santa Fe Institute. Aux États-Unis, les riches donateurs privés ont en effet pour habitude de financer une part importante de la recherche et du fonctionnement des universités, bien davantage qu'en Europe.
Des listes et des conférences
Sur une vingtaine d'années, Jeffrey Epstein, gestionnaire d'actifs pour des clients fortunés, a ainsi octroyé environ 800 000 dollars rien qu'au MIT. Il a aussi versé 6,5 millions en 2003 à Harvard, notamment pour financer les travaux de Martin Nowak, qui étudie les principes mathématiques qui guident l'évolution. Celui-ci a expliqué en 2011 dans un livre qu'Epstein lui avait promis "de lui bâtir un institut complet" à Harvard. Dans le bâtiment du centre qui en a résulté, le bureau n° 610 était officieusement réservé au généreux donateur. L'institut a été fermé en 2021 et Novak sanctionné.
Se décrivant comme un "philanthrope des sciences" et "militant scientifique" (ce sont les termes d'un communiqué officiel de sa fondation désormais disparue), il compilait des listes de scientifiques qu'il jugeait "intéressants", organisait aussi des "salons" en compagnie de scientifiques réputés, et finançait même des conférences scientifiques. L'une d'elles s'est tenue en 2006 sur l'île Saint Thomas (Iles Vierges américaines). Consacrée à la gravité, elle impliqua notamment trois prix Nobel de physique (Gerardus 't Hooft, David Gross et Frank Wilczek) ainsi que Stephen Hawking, pour qui fut organisée une excursion… en sous-marin.

Argent et conseils de séduction
Les courriels récemment publiés par le ministère de la Justice montrent que même après la condamnation d'Epstein en 2008 pour incitation à la prostitution d'une mineure, de nombreux universitaires ont continué à le fréquenter assidûment, sollicitant son soutien financier, et recherchant ses conseils, y compris concernant leurs relations avec des femmes. Le physicien de l'Université d'Arizona Lawrence Krauss lui a ainsi demandé en 2017 de le conseiller alors qu'il faisait l'objet d'accusations de harcèlement sexuel (qu'il nie). Pour sa part, l'économiste Larry Summers, ancien président d'Harvard (et Secrétaire au Trésor de Bill Clinton), a sollicité en 2018 les conseils d'Epstein pour séduire une "mentorée", économiste chinoise de haut vol, qui ignorait ses avances. Tout en n'hésitant pas dans le même temps à demander au multimillionnaire de financer la fondation de poésie de son épouse. Summers, qui enseignait encore à Harvard, a dû démissionner de son poste après ces récentes révélations.
En 2017, après sa première condamnation, Jeffrey Epstein avait même sollicité un entretien avec la fameuse revue Science, pour vanter son soutien à la recherche scientifique. Il affirmait vouloir compenser les coupes budgétaires réalisées dans la science par Donald Trump lors de son premier mandat. Il se décrit alors comme "comprenant l'argent, [et] vraiment bon en mathématiques" et explique rechercher, parmi les scientifiques à financer, "les plus brillants parmi les brillants. C'est la même chose en matière d'argent. Mes clients ne font absolument pas partie de la classe moyenne, ils sont tout en haut de la pyramide". […] Si les scientifiques veulent dire qu'ils ont reçu cet argent de ma part, très bien. Si vous préférez ne pas le faire, pour des raisons personnelles, c'est tout à fait acceptable. Je les laisse décider."
La publication des fichiers ne leur laisse désormais plus de choix. S'y retrouvent des représentants de toutes les disciplines, avec divers degrés de sérieux scientifique. En vrac, des prix Nobel, des paléontologues, des biologistes, des climatosceptiques, des charlatans…
Du soutien pour le "dinopoulet"
Parmi de nombreux autres, le paléontologue Jack Horner, célèbre pour avoir tenté de transformer les poulets en dinosaures, en "réveillant" les éléments ayant appartenu au dinosaure dans l'ADN de leurs descendants, apparaît aussi dans les récents fichiers. Il remercie le délinquant sexuel et "les filles" pour une visite au ranch de ce dernier au Nouveau-Mexique en avril 2012. Les messages montrent également que Horner a demandé de l'argent au financier pour son projet "Dinochicken". Désormais à la retraite, le paléontologue du Montana a exprimé ses regrets dans un long message : "La recherche scientifique nécessite des subventions de fondations ou des dons de particuliers. À l'époque, le projet était très risqué et extrêmement difficile à financer. Je ne connaissais Epstein que comme un homme riche, passionné de science, qui avait fait des dons à de grandes institutions universitaires", justifie-t-il, reconnaissant aussi que "les filles" évoquées dans le mail, présentées comme quatre étudiantes, "avaient pu être des victimes d'Epstein".
Guérisseur quantique
Le médecin Deepak Chopra, promoteur de la "guérison quantique" et dénoncé par les experts du domaine comme détournant la physique quantique pour abuser le public, a en revanche établi une relation bien plus proche avec Epstein. Il est ainsi mentionné quelque 3 200 fois dans les fichiers et de nombreuses rencontres sont évoquées. Chopra remercie Epstein à plusieurs reprises pour son amitié et évoque aussi de "jolies filles" avec Epstein. "M'as-tu trouvé une jolie Israélienne ?", peut-on lire dans un courriel adressé en 2017 au millionnaire repris de justice. "Je n'ai jamais été impliqué ni n'ai participé à aucune activité criminelle ou abusive", affirme à présent Deepak Chopra, reconnaissant toutefois que ces courriels révèlent "un manque de discernement dans le ton employé".

Les dossiers montrent qu'Epstein s'intéressait également à des scientifiques de la VUB (Vrije Universiteit Brussel), sous les conseils du chercheur en intelligence artificielle américain Ben Goertzel. Celui-ci a aidé à mettre sur pied une rencontre en 2016 entre Epstein et divers chercheurs spécialisés en IA, dont David Weinbaum. Présenté comme membre du Global Brain Institute à Bruxelles, un centre de la VUB financé à l'époque par la fondation du milliardaire russe Yuri Milner, ce chercheur bruxellois est aussi décrit dans les fichiers par Ben Goertzel comme "le plus profond penseur que je connaisse sur la nature et le futur de l'intelligence". La réunion devait avoir lieu le 21 juillet 2016 à 11 h 30 "au domicile de Jeffrey", précise l'assistante de ce dernier. À l'heure de boucler cet article, la VUB n'a pas pu donner davantage de précision sur ce rendez-vous, affirmant que bien que M.Weinbaum soit toujours cité comme chercheur affilié sur le site de la VUB, il n'est plus employé par l'université belge.
Au sein de la communauté scientifique, ces multiples révélations (dont cet article n'est qu'un aperçu) suscitent en tout cas un important dégoût. "Cela m'enrage de constater combien de scientifiques et d'universités ont couru après l'argent d'Epstein, même après que ses crimes ont été révélés. Si j'avais fait partie de cette génération de scientifiques, j'aurais prié pour avoir le courage d'éviter ce psychopathe", a ainsi réagi le célèbre paléontologue américain Steve Brusatte.
"Je suis presque aussi furieux contre tous ceux qui justifient l'attitude de ces scientifiques en disant : "Ils n'avaient pas le choix, c'est comme ça que ça marche dans le milieu universitaire". Non, il n'est pas nécessaire de se salir l'âme pour réussir dans le milieu scientifique", s'enflamme de son côté Andrew Perfors, professeur de science cognitive à l'Université de Melbourne. Pour la fondatrice des manifestations Stand Up for Science, Colette Delawalla, "les scientifiques qui étaient de mèche avec Epstein" devraient simplement "être exclus du monde scientifique".
Les obsessions de Jeffrey Epstein pour les manipulations génétiques
De son côté, Jeffrey Epstein, malgré ses rencontres avec les scientifiques de toutes disciplines, semble tout de même s'intéresser à certains champs en particulier. Par exemple, les mathématiques. En 2017, il a ainsi contacté, de sa propre initiative, le lauréat français de la médaille Fields, Cédric Villani. Via un message signé juste de son prénom, il s'est présenté comme un expert "en argent et monnaies digitales", se réclamant de Joi Ito, directeur d'un laboratoire au MIT (dont les travaux étaient financés par Epstein et qui sera amené à démissionner en 2019 pour cette raison), et de Misha Gromov, un des plus grands mathématiciens vivants. Un name dropping coutumier du financier. Jeffrey Epstein souhaitait donner de l'argent pour un prix mathématique lié à la biologie, mais sans que son nom soit dévoilé. Cédric Villani n'a pas donné suite à cette demande.
Étude en sexologie de l'UCLouvain
Une autre obsession "scientifique" du délinquant sexuel ? Sans surprise, le sexe. Ainsi, une université belge, l'UCLouvain, ainsi que le nom du sexologue belge bien connu Pascal de Sutter, sont mentionnés dans les dossiers Epstein (sans qu'il n'y ait d'échanges directs). En effet, en octobre 2010, Epstein et des destinataires s'échangent le résumé PubMed de l'étude de l'UCLouvain intitulée : "L'historique des orgasmes vaginaux d'une femme se discerne à sa démarche". "Abstract intéressant", commente l'un d'entre eux. Dans le même genre, Epstein, avec le virologiste américain Nathan Wolfe (Stanford), cherchait à déterminer si des microbes et des maladies contractés augmentaient la libido des femmes. Ils s'intéressaient aussi à un "Viagra féminin".
Les nouveaux documents ont aussi révélé que Jeffrey Epstein participait au Personal Genome Project, un projet visant à étudier sa prédisposition génétique à diverses maladies. Une partie du projet consistait à modifier les cellules souches d'Epstein afin d'introduire des mutations censées augmenter la longévité, en utilisant la technologie de modification génétique alors novatrice Crispr. M. Epstein a également financé les recherches d'un pionnier de ces "ciseaux génétiques", Georges Church, bien connu pour avoir fondé Colossal Biosciences, start-up qui cherche à "ressusciter" le mammouth et le dodo.
En 2019, le New York Times avait déjà révélé la fascination de Jeffrey Epstein pour la manipulation génétique, le transhumanisme, voire l'eugénisme (et même la pseudoscience raciste). Par le biais de sa fondation aujourd'hui disparue, Epstein a fait un don à la World Transhumanist Association prônant "la technologie et la science fondée sur des preuves pour accroître les capacités humaines" et inverser le vieillissement. Selon le quotidien, Jeffrey Epstein aurait également, à de multiples occasions, depuis le début des années 2000, dévoilé devant des scientifiques ses ambitions d'utiliser son ranch au Nouveau-Mexique comme une base où une vingtaine de femmes pourraient être inséminées avec son sperme pour donner naissance à ses enfants – et bien sûr améliorer la race humaine.