"Parler de guerre scolaire à ce jour est exagéré"
C'est l'avis formulé par l'historien Vincent Dujardin (UCLouvain).

- Publié le 24-03-2021 à 09h57
- Mis à jour le 24-03-2021 à 10h05

Les échanges actuels autour de la clé de partage des fonds de relance européens qui pourraient contribuer à la rénovation de certains bâtiments scolaires ont-ils quelque chose à voir avec la guerre scolaire des années 1950 ?
Pour l'historien Vincent Dujardin (UCLouvain), il y a quelques similitudes. "On entend parfois les mêmes slogans de part et d'autre. D'un côté, celui du libre, on évoque le 'un enfant égale un enfant' et on dénonce des discriminations, aujourd'hui en matière d'octroi de subsides européens et de non-respect des accords de la Saint-Boniface. De l'autre, on voit parfois l'enseignement libre comme un bloc largement catholique, même s'il est devenu beaucoup plus pluraliste qu'à l'époque." Pour autant, selon lui, la situation est bien différente. "Ce n'est plus la même Belgique. En 1955, seul le PSC-CVP (les sociaux-chrétiens) défend l'enseignement libre, face au Parti socialiste et, dans une moindre mesure, au Parti libéral. Les avis sont plus partagés aujourd'hui." "Le terme de guerre scolaire est exagéré par rapport aux débats d'aujourd'hui, le rejoint son confrère Serge Jaumain (ULB). Même si tous les éléments sont là (on a deux grands réseaux qui s'opposent), les forces en présence ont changé."
Dans les années 50, le poids des congrégations religieuses dans le pouvoir organisateur des écoles était considérablement plus grand qu'aujourd'hui. "Je ne crois pas que le Segec soit en capacité de faire descendre 250 000 personnes dans les rues sur ce dossier, estime encore Vincent Dujardin. Cela étant, la capacité de mobilisation du Segec ne manque pas d'efficacité et s'exprime de façon différente. Aujourd'hui, elle est surtout relayée dans les médias, les réseaux sociaux, notamment via les pouvoirs organisateurs et les directions du libre dont un certain nombre ont alerté les parents d'élèves."
N'oublions pas néanmoins que l'enseignement a été communautarisé il y a plus de trente ans. On a bien compris que le débat d'aujourd'hui dépasse la question de la clé de répartition du plan de relance européen. Mais il ne concerne que la partie francophone du pays.
Des défenseurs du réseau libre se trouvent dans tous les partis
Autre nuance : même si l'enseignement reste un enjeu électoral, les positions des partis ont changé également. "En 1958, le PSC-CVP a récupéré la majorité absolue dans une des deux chambres au Parlement, grâce à cette guerre scolaire. Évidemment, l'enjeu n'est pas du tout le même aujourd'hui autour de ce seul dossier. Mais je suis convaincu que le MR ne laissera pas le CDH (qui a perdu des électeurs sur le dossier de l'enseignement, notamment en votant la mise en place du décret inscription) se refaire une santé sur ce thème, pense Vincent Dujardin. Certains parlementaires de la majorité ont d'ailleurs déjà réagi." Serge Jaumain apporte quelques nuances. "Le CDH n'a plus autant de poids qu'à l'époque, la menace est moins importante. Et il y a une autre grande différence : on compte aujourd'hui des défenseurs du réseau libre dans les autres partis."
"Je ne crois donc pas que le dossier conduira à la même configuration que durant la guerre scolaire", conclut Vincent Dujardin. Serge Jaumain abonde dans son sens. "Le conflit semble plus facile à résoudre aujourd'hui car les arbitrages sont effectués dans les partis dont un certain nombre d'élus ont eux-mêmes été formés dans l'enseignement libre, tous partis confondus. La société s'est fortement ouverte, en particulier depuis deux ou trois décennies. Un certain nombre de barrières idéologiques ont sauté. On le voit bien dans l'enseignement supérieur. Les étudiants ne choisissent plus leur établissement en fonction de leurs choix philosophiques. Ils vont chercher ce dont ils ont besoin là où cela se trouve."
En conclusion, les historiens parient plutôt, cette fois, sur la recherche générale d'un compromis.