Les seuls efforts visibles dans le monde de la justice concernent la digitalisation, "mais nous sommes passés de l'âge de pierre au Moyen-Âge"
Vincent Macq, procureur du Roi de Mons-Tournai et président de l'Union professionnelle de la magistrature, nuance le bilan du gouvernement pour ce qui est des investissements dans le monde de la justice. Et il retape sur le clou concernant le manque d'effectifs.

- Publié le 11-05-2024 à 07h07
- Mis à jour le 11-05-2024 à 07h09

Dans le monde de la justice, avocats et magistrats ne sont pas plus élogieux quant au bilan "justice" de la Vivaldi. Pourtant, Vincent Van Quickenborne aimait rappeler qu'après des décennies de coupes budgétaires, son gouvernement allait enfin investir dans la justice. Les chiffres lui donnent raison.
Pour rappel, le budget était, là aussi, de près de 2 milliards d'euros avec une trajectoire budgétaire permettant, en 2024, un investissement de 500 millions d'euros (voir tableau). À ce demi-milliard s'ajoutent quelque 137 millions d'euros provenant du Fonds de relance européen et qui, durant la période 2021-2026, doit permettre une justice plus digitalisée, mieux numérisée.

Vincent Macq, procureur du Roi de Mons-Tournai et président de l'Union professionnelle de la magistrature (UPM), explique que c'est d'ailleurs au niveau digital et numérique que la justice a évolué. Pour le reste, il pointe, lui aussi, un bilan décevant, mais se veut plus nuancé dans son analyse. "Le budget de 2 milliards concerne de nombreux pans de la justice, donc je préfère rester prudent dans mon commentaire, entame le magistrat. Il faut scinder les chiffres par différents secteurs et, ensuite, pouvoir analyser si la Vivaldi a effectivement investi dans la justice. Pour ce qui concerne, par exemple, le personnel judiciaire, nous avons répété à de très nombreuses reprises que les cadres ne sont pas remplis au niveau des greffes et de la magistrature. Donc s'il y a un mieux dans les chiffres, il n'est clairement pas visible sur le terrain. La question du manque d'effectifs est extrêmement problématique".
Et de poursuivre : "S'il y a un secteur pour lequel on peut constater une évolution, c'est la digitalisation. Et pour ça, nous pouvons dire merci au Covid".
Économies sur le papier toilettes
La nécessité de maintenir la machine judiciaire opérationnelle durant la crise sanitaire a en effet obligé les autorités à fournir davantage d'outils numériques. Vincent Macq reconnaît d'importants efforts. Mais. "Nous étions, dans les faits, tellement à la traîne que nous pouvons dire que nous sommes passés de l'âge de pierre au Moyen-Âge. Donc il y a des avancées, mais nous ne sommes pas encore au XXIe siècle. Mais mon inquiétude à ce propos vient du fait que la digitalisation est possible grâce au Fonds de relance européen. Que va-t-il se passer quand cette enveloppe sera vidée ? J'espère que les investissements ne seront pas ponctuels, mais structurels. Pour ça, comme pour tout le reste".
Et de conclure : "Le bilan n'est donc pas totalement négatif. Mais, comme pour la police, la justice a bénéficié d'investissements et, en même temps, de demande d'économies. C'est le cas, par exemple, de notre consommation de papier toilettes… Certes, il y a de nouveaux bâtiments, et je pense au Palais de justice de Namur. Mais nous n'avons pas les moyens d'y installer du mobilier, ce qui signifie qu'on avance sans avancer. Je refuse de fustiger le gouvernement sortant. J'espère simplement que les efforts vont vraiment continuer à l'avenir".
Triste record dans les prisons
Enfin, la question de la situation des prisons peut également entrer en ligne de compte dans ce bilan du gouvernement. La Belgique est, pour rappel, l'un des pires élèves en matière carcérale, et surtout en termes de surpopulation. Pourtant, lorsque le gouvernement est entré en fonction, le nombre de personnes derrière les barreaux était particulièrement bas. Et pour cause, la circulation du Covid avait poussé les autorités à faire sortir davantage de monde, pour éviter une épidémie dans l'épidémie.
Une fois la crise sanitaire passée, le nombre de personnes détenues est reparti à la hausse et atteint, pour 2024, un record.
Plusieurs éléments peuvent l'expliquer. Parmi eux, l'élargissement du parc carcéral (la "méga prison" de Haren a ouvert ses portes, ainsi que des établissements pénitentiaires dédiés aux courtes peines), ce qui a fait croître le nombre de places. Parallèlement, les conditions d'obtention d'une libération conditionnelle sont devenues plus difficiles. Conséquence : de nombreux détenus vont à fond de peine et restent dans des établissements déjà pleins.

Ainsi, selon les chiffres du Service public fédéral (SPF) Justice, il y avait le 1er mars 12 316 détenus pour 10 743 places, ce qui signifie environ 15 % de détenus supplémentaires par rapport à la capacité d'accueil. Un an plus tôt, au 1er mars 2023, on dénombrait 11 402 détenus pour 9 755 places, soit une surpopulation de près de 17 %.