Quel bilan retenir de cette législature au niveau sécuritaire? Un appareil policier et judiciaire en crise permanente
Les priorités évoluent mais les moyens financiers, humains et technologiques ne suivent pas.

- Publié le 11-05-2024 à 07h04
- Mis à jour le 11-05-2024 à 07h10

Quatre ans après la constitution de la Vivaldi, sous l'égide d'Alexander De Croo, la situation sécuritaire et les phénomènes criminels au-devant de l'actualité, ont bien changé. Mais, note Michaël Dantinne, professeur de criminologie à l'Université de Liège, (ULg), il reste une constante en Belgique : le système judiciaire est en crise permanente.
"Quand je dis système judiciaire, je parle de l'appareil judiciaire, de l'appareil policier, des prisons et de l'exécution des peines. On est dans un état de crise permanente depuis très longtemps, même s'il y a des avancées çà et là. On reste dans ce système de crise permanente, qui est une crise de moyens financiers, humains et technologiques. Nous sommes, même si cela est un peu caricatural, dans un système d'enveloppes fermées. Quand il faut recréer des priorités, les moyens alloués sont souvent des moyens pris ailleurs, indépendamment des petits moyens supplémentaires déployés", note cet observateur avisé de l'actualité judiciaire.
Et de relever que ce n'est pas qu'une question de moyens financiers. Ainsi, quand il est question de police – ce que l'on pourrait d'ailleurs actuellement étendre à la magistrature, les vocations semblent se faire plus rares parmi les jeunes générations. Il est donc plus compliqué de recruter.
Nous sommes, même si cela est un peu caricatural, dans un système d'enveloppes fermées. Quand il faut recréer des priorités, les moyens alloués sont souvent des moyens pris ailleurs.
Dans ce contexte, en 2020, lorsque le gouvernement a été constitué, la Belgique était toujours "dans la traînée rouge des attentats du 22 mars 2016, avec le traumatisme que cela a généré". Avec pour conséquence que le focus était posé pour le terrorisme pour ce qui était du domaine de la grande criminalité. La crise sanitaire, qui a marqué le début de la législature, a par ailleurs biaisé les chiffres de criminalité, si bien qu'il était difficile de dresser une tendance.
L'émergence du narcotrafic
Ce focus sur le terrorisme s'est fait quelque peu au détriment d'autres phénomènes, comme la criminalité organisée. "Mais la criminalité organisée s'est rappelée au mauvais souvenir de tout le monde par plusieurs faits", décrypte M. Dantinne. Il y a le démantèlement, en 2021, du système de cryptophones Sky ECC qui a mis au grand jour ce que l'on savait implicitement, à savoir que la Belgique est concernée par le narcotrafic.
Il y a eu une série de déclarations alarmistes – "ce qui n'est pas un jugement de valeur", venues du monde policier, de la magistrature et du politique, qui soulèvent le spectre de la Belgique narco-état. Vient ensuite, poursuit M. Dantinne, une visibilisation d'une partie du narcotrafic, à travers sa violence. À Anvers d'abord, avec les lancers de grenades, les enlèvements et les mitraillages, qui coûteront la vie à une fillette qui se trouvait au mauvais endroit. Il y a eu ensuite Bruxelles, avec un cycle de violences toujours en cours.
"Sky ECC, ces déclarations ainsi l'augmentation de la visibilité de cette violence qui se montre car il y aurait des enjeux de territoire propulsent à l'avant-scène de l'agenda politique, à travers ses nuisances, la question du narcotrafic. Nous allons avoir un transfert de moyens. On va puiser des moyens dans la lutte contre le terrorisme pour faire face au narcotrafic", note M. Dantinne. On risque peut-être d'oublier d'autres activités de criminalité organisée, comme la traite des êtres humains, la contrefaçon, la contrebande, le trafic d'armes ainsi que la cybercriminalité.

Et le terrorisme ?
On a un processus qui fait émerger ce problème comme dominant et qui appelle une allocation de moyens qui fera que l'on appauvrira d'autres services, d'autant qu'il y a une question d'image à l'étranger à la suite des fusillades à Bruxelles, raisonne-t-il. "Or le terrorisme – principalement le djihadisme mais aussi d'autres menaces comme ce que l'on pourrait nommer les formes de comploto-extrémisme – ne nous a jamais quittés", dit M. Dantinne. Et de citer les attentats de Benjamin Herman à Liège en 2018, à Yassine Mahi qui a tué un policier à Schaerbeek en 2022 et Abdesalem Lassoued qui a assassiné deux supporters suédois l'année dernière.
Le danger est donc d'occulter d'autres formes de criminalité organisée. "Le challenge est de trouver des solutions pour éviter le système des vases communicants et parvenir à sortir de cet état de crise permanente", conclut M. Dantinne.
Et d'insister : la réponse n'est pas que policière et judiciaire. "La question étant aussi comment une société arrive-t-elle à produire des individus qui se disent : 'je vais devenir trafiquant de drogue, plutôt que d'aller à l'école'?". C'est là un problème de société civile, qui est aussi façonnée par le politique. "Ce n'est pas à la justice d'éduquer, de soigner, de former les gens".