Dans les prisons surpeuplées, les détenus ne savent plus ce qu'ils attendent ni qui ils sont: "Il n'y a pas plus douloureuse humiliation"
Différents acteurs du monde pénitentiaire décrivent la réalité derrière les barreaux quand la surpopulation devient le quotidien. Leurs récits croisés ont été rassemblés dans un recueil intitulé "La prison humiliante".

- Publié le 06-10-2026 à 06h40

"Tu fais chier, Lucien, ça fait dix minutes que tu traînes. Grouille-toi ou je ne te donnerai pas ta prochaine sèche !" Lucien, c'est un interné. Un homme qui a été jugé irresponsable de ses actes mais qui est incarcéré. En Belgique, il n'y a pas de places suffisantes pour ce type de patients dans les institutions psychiatriques fermées. Enfin, Lucien (c'est un prénom d'emprunt) était un interné. Il est mort. Son cœur a lâché, une nuit sans sommeil, raconte Benoît Pirson, conseiller moral dans les prisons. Fini la vie de zombie, qui "ne fume que le tabac que le gueulard lui donne", à la pièce, aux heures prévues. Pour un tas de bonnes raisons -qu'il ne mette pas le feu à sa chemise ou à la prison- mais aussi "pour pas qu'il choisisse, pour pas qu'il décide […] pour pas que sa fierté repousse."
Ne plus savoir qui on est
Benoît Pirson change d'aile pour saluer Youri ("un autre des 13 000 noms d'emprunt que compte notre fier royaume"). Rien de neuf. "J'attends", répond le détenu. Quoi ? "Je ne sais plus." Ne plus savoir ce qu'on attend, "c'est ne plus savoir qui on est", assène l'intervenant de la Fondation d'assistance morale aux détenus. Il n'y a pas plus douloureuse humiliation de savoir si on reste un homme (ou une femme) derrière les barreaux.
Derrière les chiffres de la surpopulation carcérale (plus de 13 500 personnes pour 11 000 places), il y a des situations humaines multiples, vécues chaque jour par celles et ceux qui vivent, travaillent ou interviennent dans les prisons. Depuis des années, ils lancent des cris d'alarme. En vain. Les réflexes de surincarcération se poursuivent. La réalité carcérale ne bouge pas. Ou si peu.
Un badge en guise de tétine
La prison écarte et punit. Surtout, elle humilie. Force les détenus à mettre gueule en terre. Une nouvelle tentative de renvoyer les terribles échos de l'ombre a vu le jour. Différents acteurs du monde pénitentiaire ont pris la plume pour dessiner les visages pris par l'humiliation quand la surpopulation est devenue le quotidien. Le Conseil central de surveillance pénitentiaire (CCSP) a assuré la coordination de ces récits croisés et les a rassemblés dans un recueil, La prison humiliante, qui vient d'être publié.
Gregory Pijcke, professeur de français pour une ASBL au sein des prisons bruxelloises, s'exprime en poèmes – tentative de mettre un peu de douceur dans toute cette dureté ? Il évoque un bébé, une petite fille, lovée dans les bras de sa mère qui tète un objet minuscule, rectangulaire. Un hochet ? Une tétine ? Non. L'" ingénieuse prison de Haren" (Bruxelles) – la plus récente et la plus grande du pays, qui concentre dix pour cent des détenus – a mis en place un système de badges, décrit-il. Il est d'application à la section pour femmes (dénommée Forest House). Ces badges permettraient la circulation des personnes incarcérées, décrit le professeur de français. "Soit un simulacre de liberté, soit un outil grâce auquel allées et venues peuvent être pistées", soulève-t-il.
Un détenu est mort. Mais lequel ?
Un autre travailleur de l'ombre, qui a animé des ateliers raconte, lui, l'humiliation imposée à ceux (familles, compagnes, amis…) qui attendent dehors de rencontrer leur proche au parloir. Un jour, se souvient-il, on annonce aux personnes que les visites sont annulées parce qu'un détenu était mort, "sans leur dire immédiatement que celui qu'elles étaient venues voir était vivant." Pendant quelques heures, elles ont imaginé le pire. "C'est peut-être cela que la surpopulation carcérale produit de plus violent : elle ne se contente pas de remplir les cellules. Elle déborde." L'humiliation est contagieuse.
Laurent De Liedekerke, infirmier à l'annexe psychiatrique de la prison de Haren, épingle une anecdote qui l'a marqué – on comprend vite pourquoi. Un patient atteint de sclérose en plaques refusait le traitement. Il ne répondait pas sauf un jour où il a interpellé le soignant : "Monsieur infirmier, j'ai mal aux fesses." Il présentait un début d'escarre. L'infirmier remue ciel et terre, en interne, pour dénicher un coussin permettant de prévenir l'aggravation. En vain. Il fallait un appel d'offres. Il cherche alors un coussin propre dans les autres services de la prison. En vain. En accord avec le médecin de la prison, il ramène un coussin de chez lui.
Le coussin éventré
Trois jours plus tard, un agent pénitentiaire, à qui l'infirmier avait reproché des comportements agressifs envers un patient, le dénonce à la direction : on ne peut rien donner au détenu sans autorisation préalable. Son coussin a été confisqué. L'infirmier a reçu un blâme. "Je voulais agir en urgence pour le bien du patient", s'est-il excusé auprès du directeur, en lui demandant cette fois son autorisation. Le supérieur lui répond qu'il ne sait pas où se trouve l'objet et qu'il a peut-être été éventré pour vérifier que l'infirmier n'avait rien caché dedans. Le coussin anti-escarres est arrivé, au terme d'un appel d'offre, un mois et une semaine après le blâme du soignant.