Fabiola en Balenciaga
Beaucoup de couturiers d'aujourd'hui se revendiquent de Cristòbal Balenciaga. Mais souvenez-vous, il y a 60 ans, le couturier "architecte", pionnier de la déconstruction et autres expérimentations volumétriques dans la mode, fut le créateur de la plus belle robe de mariée (royale) qui soit : celle de Fabiola de Mora y Aragon, future reine des Belges.
- Publié le 07-02-2025 à 11h19
- Mis à jour le 28-03-2025 à 09h53

Fabiola avait choisi Balenciaga pour ses noces, sur les conseils de sa mère, la marquise de Casa Riera. Une robe de haute couture bâtie en gabardine de soie mate (spécialement tissée en Catalogne), épurée, ni trop, ni trop peu, avec des manches longues, des gants de satin blanc et un décolleté bateau bordé de (vraie) fourrure d'hermine blanche qui met en valeur les épaules de la jeune femme au cou gracile. La ceinture de la robe, descendue au niveau des hanches, est également bordée d'hermine afin de mieux souligner une jupe "tonneau" (bouffante mais absolument pas "meringuée") et sa longue et lourde traîne de soie (7 mètres) portée par six enfants d'honneur, dont les demi-sœurs de Baudouin, les princesses Marie-Christine et Esméralda de Belgique, et sa nièce Marie-Astrid de Luxembourg. Le maître espagnol s'est surpassé, dit-on. Cette robe est l'un de ses chefs-d'œuvre (aujourd'hui exposée au musée de Getaria). Coco Chanel (connue pour avoir la dent dure, surtout avec ses collègues de travail) dira de Balenciaga : "C'est le seul d'entre nous qui est un vrai couturier." En effet, le créateur espagnol ne se contentait pas de dessiner ses tenues, il savait couper, monter sur toile, assembler et coudre les vêtements qu'il signait, si bien qu'il put inventer de nouveaux volumes avec beaucoup de maîtrise. À la même époque, il découvre une nouvelle matière, le "gazar", une soie (presque) aussi raide que le papier aluminium, réalisé spécialement pour lui par la maison Abraham de Zurich. Cette étoffe rigide permet d'obtenir des formes impossibles à tenir dans des tissus plus souples.

C'est au confesseur de la reine Victoria-Eugénie d'Espagne, le père Cavestany, qu'on doit la rencontre entre Baudouin, devenu roi des Belges à 20 ans, et Fabiola, jeune aristocrate madrilène de deux ans son ainée, elle-même filleule de l'ex-souveraine espagnole. En Belgique, on s'impatientait du célibat du jeune roi. En Espagne, on s'étonnait que cette jeune fille de bonne famille ne soit pas encore établie à 30 ans. Il se fait que Cavestany connaissait aussi la reine Elisabeth de Belgique, laquelle favorisera la rencontre. L'écrivain Ghislain de Diesbach (Les Secrets du Gotha, Ed. Tempus, 2016) raconte qu'à en croire certaines rumeurs de la Cour, la marquise de Casa Riera, qui avait entretenu de ses désirs plusieurs de ses amis, aurait dit à l'un d'eux (qui connaissait beaucoup de monde à Paris) : "Trouvez-moi un petit baron français pour Fabiola !" L'ami en question avait commencé sa prospection lorsqu'il reçut un télégramme : "Arrêtez tout. Fabiola fiancée !"
Mlle de Mora n'est pas une beauté fatale, mais elle a du chic, de l'allant et de l'allure, qualité essentielle chez une future souveraine. Assez satisfaite de ce choix, la reine Elisabeth aurait même déclaré (en faisant allusion à Paola, princesse de Liège) : "La beauté nous l'avons déjà, nous aurons la sagesse !" Le jour de son mariage, ce 15 décembre 1960, sur le balcon du palais royal, Fabiola saluera la foule et fera pour la première fois ce geste, amené à devenir si célèbre : soulever les mains et les unir. En forme de cœur.
Raoul Buyle