Complément d'enquête sur Cyril Hanouna : tout ça pour pas grand-chose…
Il n'y a pas eu de grand déballage dans le magazine d'enquête de France 2. Par contre, le portrait de Cyril Hanouna permet de mieux comprendre le personnage, la construction et l'ampleur de son succès. Ce qui n'est pas sans intérêt.

- Publié le 01-12-2023 à 01h42
- Mis à jour le 01-12-2023 à 09h45
C'était l'événement télévisuel de la semaine. Peut-être même celui de l'année tant l'annonce du numéro de Complément d'enquête consacré à Cyril Hanouna a fait couler de l'encre depuis des mois. Jusqu'à la veille de la diffusion jeudi soir, le plus grand secret entourait le contenu de l'enquête. La bande-annonce, elle, a fait mouche quand elle a débarqué sur les réseaux sociaux à peine 3 jours avant le grand soir.
On allait voir ce qu'on allait voir comprenait-on à l'écoute de celle-ci. De quoi faire naître les fantasmes les plus fous dans les esprits de ceux qui veulent voir tomber le phénomène du PAF (paysage audiovisuel français, NdlR). Mais de grand déballage, il n'y a guère eu dans Complément d'enquête. Pas de cadavre dans le placard du genre harcèlement sexuel, mains dans les caisses, fraude fiscale, violence physique, etc. Il est beaucoup question de menaces, c'est vrai, en particulier au sein de son équipe de Touche pas à mon poste, mais avec une immense majorité de témoignages anonymes. Certes, cela compte mais c'est toujours moins percutant que des témoins qui parlent à visage découvert. "Personne ne peut imaginer ce qu'on vit", dit un de ces témoins. D'où cette question : pourquoi rester ? "C'est le principe d'un gourou, il est très difficile de partir."
Devant les Prud'hommes en janvier
Il y a cependant une faille. Petite mais réelle. Lorsque le magazine aborde le côté flambeur de Cyril Hanouna, outre sa luxueuse villa à Cannes, il est beaucoup question des yachts de luxe qu'il s'achète. Trois en quelques années à peine. Le tout avec de l'optimisation fiscale pour que ça coûte le moins possible ou rapporte le plus puisque l'animateur propose aussi ses bateaux à la location. Jusque-là, rien d'illégal. Ce qui le serait peut-être moins, c'est le statut sous lequel travaillaient les marins. Un montage fait qu'ils perdraient leurs droits au chômage et à la caisse d'assurance solidarité en cas de pépin. Les avocats de l'animateur disent le contraire et soulignent que personne n'a été obligé d'accepter ce qui était proposé. Il n'empêche qu'un des marins a porté l'affaire devant les Prud'hommes. L'affaire sera devant le tribunal en janvier prochain.
Complément d'enquête retrace le parcours de Cyril Hanouna, du bonhomme qui jouait devant des salles presque vides il y a 20 au parrain du PAF qu'il est devenu en 2023, en passant par l'animateur qui faisait un strip-tease pour se faire remarquer et celui qui soufflait dans l'anus d'un chien. Fraîcheur ! C'est du connu même si on l'avait peut-être perdu de vue.
Une machine à cash
Le magazine revient également sur l'importance que représente Touche pas à mon poste pour C8. En septembre dernier, l'émission avait rapporté 7,5 millions d'euros de recettes publicitaires. À elle seule, elle pèse la moitié de ce que la publicité ramène dans les caisses de la chaîne. Et vous voudriez après ça que Vincent Bolloré lâche sa poule aux œufs d'or ? Impossible. Vincent Bolloré a besoin de Cyril Hanouna comme Cyril Hanouna a besoin de lui. Le premier parce que les audiences de TPMP sont indispensables, le second parce qu'en vertu d'un contrat passé avec Bolloré, il touchera un joli pactole à la fin de son contrat l'année prochaine. Quelque 70 millions d'euros ! Rien d'étonnant dès lors à le voir défendre bec et ongles son patron lorsque le député Louis Boyard est venu sur le plateau de l'émission pour casser du Bolloré. Et qu'importent les 29 mises à l'amende de l'Arcom, le gendarme du PAF, et les 7,5 millions d'euros d'amendes infligés à TPMP pour dérapages multiples et divers. Tant que l'émission rapporte plus, on comprend qu'il n'y a pas de raison qu'elle change.
Qu'a-t-on appris sur Cyril Hanouna lui-même ? Pas grand-chose à nouveau, sinon des confirmations. On le sait sanguin, avec des attitudes du "93" (le département de la Seine-Saint-Denis) disent certains témoins, et un langage de charretier. Les insultes fusent quasi quotidiennement dans TPMP. Et ça parle de cul, etc. C'est ce que le public d'Hanouna aime, une fan le dit d'emblée en ouverture du magazine. Quand on sait que le "bouffon devenu roi" fait des audiences de fou, pourquoi changerait-il quoi que ce soit ? Il aurait tort de se priver de la recette qui marche.
Au service de son ego
Est-on étonné d'apprendre que dans Touche pas à mon poste tout tourne autour de Cyril Hanouna et qu'il doit être le centre de toute l'attention ? Pour qui a un jour regardé l'émission, c'est une évidence criante. Tout est orchestré pour faire de lui le "héros" de la soirée. Il tient le crachoir. Qui s'oppose à lui est balayé du revers de la main quasi instantanément.
Est-on surpris quand Complément d'enquête nous apprend que tout est scénarisé dans TPMP ? Même pas. Son chroniqueur préféré se tient à la droite de Cyril Hanouna ? C'est de bonne guerre. Le pupitre des chroniqueurs de droite est le plus important ? Rien de surprenant, on le comprend à nouveau en regardant l'émission. Chacun doit rire des vannes du maître de cérémonie ? Là aussi, c'est une évidence.
Rien n'est laissé au hasard dans TPMP, à l'instar de ce qui se pratique dans les talk-shows américains. C'est une des clés du succès de Touche pas à mon poste. Qui peut le croire lorsque Cyril Hanouna dit au début du magazine qu'il déteste parler de lui, ce qui explique pourquoi il ne donne pratiquement jamais d'interviews ? En revanche, il dit vrai quand il affirme qu'il suffit de regarder ses émissions pour savoir qui il est.
Des coulisses peu reluisantes
Là où Complément d'enquête se montre bien plus intéressant, c'est quand le magazine révèle les coulisses de l'émission. Il faut avouer que ce n'est pas très reluisant. Cyril Hanouna semble inspirer la terreur à une partie de son équipe. "Le roi dispose. Si quelqu'un l'indispose, il l'écarte", peut-on entendre. "À partir de maintenant, la démocratie, c'est moi. Et celui qui n'est pas d'accord, il dégage", dit-il haut et fort. Il suffit d'un texto (SMS, NdlR) pour ne plus avoir sa place de chroniqueur d'un jour à l'autre et ainsi être privé de 5 années de salaire, dit une autre voix.
Les méthodes utilisées laissent aussi pantois, même si à nouveau, ce n'est pas surprenant. Tous les chroniqueurs sont contre la peine de mort alors qu'il faut débattre du sujet ? Qu'importe, Cyril Hanouna et son équipe obligent certains d'entre eux de prendre la tangente par rapport à ce qu'ils pensent vraiment, histoire que le débat existe. Des interventions dictées au mot près. "On raconte des choses complètement fausses", confie une voix anonyme.
Éthique et déontologie aux abonnés absents
Encore plus sournois : l'affaire des faux policiers de la Brav-M, l'unité de police accusée de violence contre des manifestants. Il ne s'agissait pas de vrais membres de la Brav-M. Qui a menti ? La production ou les usurpateurs ? Ce n'est pas clair. En revanche, ce qui l'est, c'est que la production a donné leurs identités à l'IGPN, la police des polices chargée d'enquêter sur ce dossier. Et cela alors que l'anonymat avait été promis aux intervenants par la production.
Interrogé sur cette délation contraire à la pratique journalistique qui veut qu'on ne dévoile pas ses sources, le bras droit de Cyril Hanouna dit avoir agi parce qu'il y a eu une requête judiciaire. Et il le concède : "on n'est pas journaliste". Là, ça pique. Parce que Cyril Hanouna dit haut et fort et de façon répétée qu'il enquête – avec ses chroniqueurs – et qu'il revendique ce côté journalistique. Tant sur la méthode que sur la déontologie, Complément d'enquête anéanti la chose.
On n'est jamais mieux servi que par soi-même
Est-ce que cela va faire du mal au présentateur ? Pas le moins du monde. Il y a fort à parier que ses détracteurs seront encore plus dégoûtés par ses méthodes et que ses fans seront encore plus derrière lui. Et comme il a pour habitude de toujours retourner les choses à son avantage, il ne va certainement pas se priver de surfer là-dessus dans ses émissions à venir, pour continuer à profiter du buzz. Qu'importe la polémique, il trouve toujours un moyen pour qu'elle lui profite. C'est un maître en la matière. La preuve avec l'affaire des propos homophobes de 2014 impliquant Michaël Zazoun. Quand la mère de Cyril Hanouna est prise la main dans le sac pour avoir harcelé l'ex-acolyte d'Énora Malagré sur Virgin Radio par téléphone, qui n'a pas arrêté d'en parler sur antenne ? Hanouna, bien entendu. On n'est jamais mieux servi que par soi-même.
Il n'a pas agi autrement en refusant de contribuer à l'enquête de Complément d'enquête. En disant non, il a créé lui-même le buzz autour de cette émission dont il n'a pas arrêté de parler depuis des mois. Et si on pouvait le sentir embêté par moments, ne s'était-il pas tout simplement mis dans une posture qui va lui profiter après cette diffusion. Il faudra être attentif aux audiences de TPMP vendredi soir. Hanouna va parler de ce Complément d'enquête qui lui était consacré. Il a même interdit à ses chroniqueurs de réagir à l'émission en dehors de Touche pas à mon poste avant vendredi. C'est dire s'il savait déjà parfaitement comment il allait agir.
Même les puissants font allégeance
Au final, ce qu'on comprend, c'est qu'Hanouna a aujourd'hui beaucoup de pouvoir. Tellement qu'il peut faire trembler beaucoup de monde. Même Arnaud Lagardère, une des plus grandes fortunes de France, qui a été son patron un temps avant d'être aujourd'hui son ami, a sollicité l'autorisation de Baba avant de répondre aux questions des journalistes du magazine de France 2. Tout est dit.
Quant à l'intervention de Booba en fin d'émission, en dehors de quelques punchlines, elle n'a strictement rien apporté. On a juste appris que le rappeur se méfie tout de même des "coups fourrés" dont est capable celui qu'il a un temps beaucoup apprécié avant de devenir son meilleur ennemi. Sinon, toute son intervention a tourné autour de sa lutte contre les influenceurs, un sujet à peine connexe avec le portrait de Cyril Hanouna.
