Gros klaxon, petit moteur
En criant plus fort que les autres, les responsables des partis extrêmes, à gauche et à droite, ont réussi à se placer au centre du débat. Pourtant leurs idées et leurs programmes sont inversement proportionnels au bruit qu'ils font. Mais ils développent des éléments de langage qui font mouche.

- Publié le 07-05-2024 à 16h53
- Mis à jour le 10-05-2024 à 17h14
Une humeur de campagne de Francis Van de Woestyne
Le paysage politique français est évidemment très différent du nôtre. Le 9 juin, les électeurs et électrices qui le souhaitent (là-bas, le vote n'est pas obligatoire) se rendront aux urnes pour choisir uniquement leurs députés européens. Mais cette élection constitue toujours une sorte de test national pour les partis français. Et en particulier celles et ceux qui fourbissent déjà leurs armes pour le scrutin présidentiel de 2027. Ce n'est pas demain, mais en France, les regards sont toujours tournés vers la mère des élections, celle qui permet de désigner le ou la locataire de l'Elysée.
Le scrutin du 9 juin est donc très différent du nôtre. Il a cependant quelques similitudes avec la situation belge. La France cumule les deux extrêmes, gauche et droite, tandis que chez nous l'extrême droite sévit en Flandre et l'extrême gauche prend des couleurs au sud du pays. Mais sommairement, on pourrait résumer la manière dont se déroule la campagne électorale par cette expression un peu triviale : gros klaxon, petit moteur. À savoir, plus les programmes et les idées sont faibles et plus on fait du bruit. Et plus la foule vous remarque.
Vote décomplexé
Dans les deux pays, le vote extrémiste est largement décomplexé. Alors qu'au début du siècle, le vote pour Le Pen - Jean-Marie d'abord, Marine ensuite - était encore un vote un peu honteux, caché, depuis quelques années, les sympathies pour l'extrême droite s'expriment au grand jour. Et même avec fierté. Le débat politique français de ce printemps 2024, outre qu'il efface, ignore ou relègue au second rang l'enjeu européen, est marqué par les sondages et les résultats promis aux extrêmes, de gauche et de droite. Dès lors, Jordan Bardella, président du Rassemblement national, tête de liste aux élections européennes, est devenu le gendre idéal d'une certaine France des villes et des campagnes. Il lui suffit de lancer quelques phrases chocs – le klaxon – pour que chaque parti réagisse. Et dans les débats, l'homme, plutôt fragile intellectuellement, se contente d'aligner les éléments de langage appris par cœur. "Le Point" a mis en exergue les astuces rhétoriques qui lui permettent d'esquiver le débat. Il ne fait que klaxonner.
A l'extrême gauche de l'échiquier français, de plus en plus d'électeurs se distancient du dangereux et incontrôlable Jean-Luc Mélenchon, patron de La France Insoumise ("Il est devenu fou", affirmait il y a quelques jours le journaliste Jean-François Khan) : plus personne ne l'écoute tant ses anathèmes sont outrancières. Il tente d'importer le conflit israélo-palestinien en France dans l'espoir de cueillir les voix des musulmans. Horrifiée, une partie de l'extrême gauche reporte son intérêt sur François Ruffin mais celui-ci éprouve du mal à dépasser les limites des Hauts-de-France.
Mais l'argument, le plus porteur, celui qui séduit de plus en plus les Français, est le suivant : on a déjà tout essayé, la gauche, la droite, le centre. Cela n'a pas marché. Il est difficile de savoir de quoi précisément se plaignent les Français. Mais ils se plaignent. Un peu de tout... Alors la plupart des mécontents, pour ne pas dire des râleurs, se disent : pourquoi ne pas essayer les extrêmes? Argument fallacieux, dangereux. Mais au final, ce sont les électeurs qui ont raison. Quitte à le regretter par la suite…
Stratégie bancale du PS
La tendance belge est à peu près semblable. Sauf que les klaxons sont répartis différemment sur le territoire. L'avertisseur de Raoul Hedebouw (PTB) est d'une efficacité redoutable. Avec sa taxe des millionnaires, il a réussi à séduire, selon les sondages, un nombre croissant de sympathisants. Dès lors, le PS a inventé un autre klaxon, une autre taxe qui frapperait les épaules les plus large : sémantiquement, c'est plus stylé. Mais la stratégie du président du PS, Paul Magnette, est bancale et contreproductive : après avoir jugé que le PTB, une bande de "couillons", était un parti inutile, il a subrepticement requis l'appui du PTB pour modifier le décret Paysage, dans le sens voulu par la Fédération des Étudiants francophones, dans laquelle le Comac, l'organisation des jeunes PTB, selon le politologue Pascal Delwit, est très active. Plutôt que d'expliquer ce qui est dangereux dans le programme des communistes, maoïstes, les socialistes les accablent de noms d'oiseaux…
En Flandre, le pas de deux des nationalistes flamands à l'égard du Vlaams Belang donne à cette extrême droite une importance considérable. Gouverner avec les extrémistes ? Un jour, c'est oui ; le lendemain, c'est non. Dès lors, toute l'attention se porte sur le Belang qui n'a qu'à répéter, avec son "klaxon", ses quelques slogans racoleurs pour se retrouver au centre du débat et engranger des bénéfices. Le reportage en Flandre, réalisé par Dorian de Meeûs, a bien montré, aussi, que beaucoup d'électeurs, à Ninove et Brasschaat notamment, se disaient aussi : pourquoi ne pas essayer le Belang, puisque les autres ont échoué? Échouer ? Faut-il rappeler que la Flandre est une des régions les plus riches d'Europe…
Pour se faire remarquer dans une campagne électorale il faut donc klaxonner souvent, même et surtout si on a un petit moteur.