Quand des scientifiques cèdent à la panique morale
Le débat sur la culture du débat à l'ULB se poursuit dans "La Libre". Les propos du Professeur Muraille, tenus il y a quelques jours dans nos colonnes à ce sujet, ne sont pas passés inaperçus auprès de la communauté académique de l'université. De quoi faire réagir Andrea Rea, ancien doyen de la Faculté de philosophie et sciences sociales de l'ULB.
- Publié le 19-12-2024 à 09h27
- Mis à jour le 19-12-2024 à 14h19

Une opinion d'Andrea Rea, Professeur de sociologie à l'Université libre de Bruxelles
Dans l'interview qu'il a donnée à La Libre le 13 décembre 2024, Éric Muraille (directeur de recherche FNRS et enseignant à la Faculté de médecine de l'ULB), a invité à "stimuler les débats". En réponse à cette invitation, je veux présenter ici un point de vue antagoniste au sien, bien que plus mesuré, dans l'espoir de retrouver la sérénité nécessaire aux débats constructifs. Alimenter la polarisation frénétique des opinions n'aide ni les controverses scientifiques ni les débats politiques.
La Libre s'interroge légitimement sur la possibilité de débattre à l'ULB à la suite des heurts qui ont émaillé la conférence organisée par le Centre Jean Gol à l'ULB au sujet de l'élection de Trump. Les étudiants, leurs parents et les citoyens peuvent être rassurés, la réponse est définitivement oui. Il est possible de débattre à l'ULB, où les autorités ont toujours veillé à autoriser les débats mêmes antagonistes. L'ULB est une université engagée où les débats ont toujours été plus vifs qu'ailleurs, et ce, indépendamment de la composition de sa population étudiante et enseignante. Le libre examen et la critique y demeurent toujours aussi vigoureux.
Champ scientifique important
Craignant que l'ULB ne devienne un lieu d'endoctrinement et de production idéologique, Éric Muraille nous encourage à produire un discours rationnel et argumenté. Si nous sommes nombreux à adhérer à ces principes intrinsèques à la démarche scientifique, il est pour le moins surprenant de constater qu'il ne les applique pas lui-même aux exemples qu'il mobilise. Car contrairement à l'affirmation d'Éric Muraille, l'ouverture à la diversité ou l'accroissement du nombre d'étudiants de confession musulmane à l'ULB ne sont pas à la base d'un supposé choix stratégique d'engager des chercheurs travaillant sur l'islam. En qualité de doyen de la Faculté de philosophie et sciences sociales de l'ULB (2014-2019), j'ai eu à présider des nombreuses commissions de recrutement, notamment de chercheurs travaillant, entre autres, sur l'islam ou les populations musulmanes. Ces engagements doivent être reliés à l'existence au sein de l'ULB d'un important centre de recherche en sciences des religions (CIERL) et au développement d'un champ scientifique important en sciences politiques et sociales dans le domaine. Au demeurant, l'ULB peut s'enorgueillir d'avoir sur cet objet des enseignants/chercheurs engagés pour leurs compétences reconnues par leurs pairs et développant des approches scientifiques bien contrastées.
Adoptant une attitude très condescendante et scientiste, Éric Muraille reproche à ces dits chercheurs d'avoir de la sympathie pour leur sujet, ce qui les empêcherait d'adopter une "approche neutre et critique"…. Ou quand mon collègue revêt l'habit de l'épistémologue des sciences humaines et sociales. Certes, rien ne lui interdit de le faire bien qu'il semble manquer de connaissances en la matière. En effet, en sciences humaines et sociales nous savons depuis longtemps que les savoirs sont situés (cf. les travaux de Bruno Latour, 1987) comme du reste dans les sciences de la vie. Dès lors, le travail de réflexivité est central pour permettre d'objectiver les subjectivités. Quant à la neutralité axiologique formulée par Max Weber en 1917, elle fait partie de la formation initiale de tous les étudiants en sciences humaines et sociales.
Ceci étant, l'histoire des sciences montre également que la sympathie des chercheurs pour leur objet d'étude, de même que d'être des insiders, a permis le développement des savoirs scientifiques. Pas d'avancées sur les rapports de domination masculine sans chercheuses féministes, sur les rapports de domination de classe sans transfuges de classe, sur les rapports de domination raciale sans chercheurs racisés. On ne va quand même pas reprocher à des chercheurs laïcs d'avoir de la sympathie pour la laïcité et à des historiens francs-maçons de la sympathie pour la franc-maçonnerie. Rien ne prouve qu'ils ne sont ni neutres ni critiques.
Maintenir un équilibre et un dialogue
Dans une précédente carte blanche intitulée L'ULB et le syndrome de Munich (La Libre, 14 novembre 2024) ce même collègue, avec d'autres enseignants de la Faculté de médecine, opère une comparaison saisissante entre le souhait de la rectrice de l'ULB, Annemie Schaus, de vouloir reprendre un dialogue avec les étudiants de l'Université populaire, d'une part et l'attitude en 1938 de Daladier et Chamberlain conduisant aux accords de Munich d'autre part. On peine à trouver la rigueur scientifique dans cette comparaison historique. Soumise à des fortes pressions internes et externes liées au conflit israélo-palestinien, Annemie Schaus tente de maintenir un équilibre et un dialogue, ce qui lui est très souvent injustement reproché. Dans cette même carte blanche, les auteurs produisent une analyse radicale de la situation sans recourir aux données ou à l'administration de la preuve. Là aussi, le factuel et la rationalité font défaut même si les interrogations formulées sont bien légitimes.
Alors que le personnel politique et les médias, par leurs discours et leurs pratiques, accentuent la polarisation des opinions publiques rendant toujours plus impossible l'analyse nuancée de la complexité, les chercheurs universitaires ne peuvent alimenter les paniques morales sous peine de se transformer en entrepreneurs politiques et idéologiques. Que des chercheurs expriment des opinions publiques et politiques est bien évidemment fécond. Toutefois, ils ne peuvent pas faire passer leurs opinions pour des analyses scientifiques. Ils doivent aussi s'abstenir de s'ériger en police de la pensée mobilisant une fausse neutralité pour exclure des pensées minoritaires. Il y a suffisamment d'organisations idéologiques extra-universitaires qui s'en chargent aujourd'hui. L'autonomie des universités et de la recherche est de plus en plus attaquée, en particulier en sciences humaines et sociales, par une nébuleuse qui remet en cause la légitimité d'objets et d'agendas de recherche, notamment les études de genre. Ces attaques aboutissent même à la suppression de subventions de recherche en Hongrie, en Argentine et, bientôt, en Italie. À moins de vouloir contribuer à ce que n'advienne cette mise au pas, il convient de promouvoir une université ouverte, riche de controverses scientifiques plus que d'invectives caricaturales.

