Le Mexique veut nationaliser son lithium: "Une arme à double tranchant mais cela permettrait de réduire l'influence chinoise ou américaine"
Défendue par le président mexicain Andrés Manuel López Obrador, la réforme de la loi minière pourrait exclure les entreprises étrangères des nouvelles concessions de lithium, une ressource incontournable pour le stockage électrique actuellement. Une arme à double tranchant ?

- Publié le 19-04-2022 à 18h28
- Mis à jour le 20-04-2022 à 09h11

Le Mexique, en passe de nationaliser son lithium ? Une réforme de la loi minière a été approuvée par une majorité des députés (298 voix sur les 500 que compte la Cámara de Diputados) et doit encore être approuvée par le Sénat avant d'être appliquée. Cette loi inscrirait dans la Constitution que le lithium fait partie du patrimoine du Mexique, ce qui exclurait par la même occasion l'accès à de nouvelles concessions pour les entreprises étrangères. De quoi "sécuriser" les ressources du pays, en laissant la possibilité aux sociétés étrangères déjà présentes de rester sur place.
Mais si la réforme devait passer, cette nationalisation serait-elle bénéfique pour le Mexique ? Quel message cela envoie aux investisseurs ? Le Mexique a-t-il un intérêt inavoué pour le moment, alors que ses ressources prouvées semblent relativement limitées ? Eléments de réponse avec Nicolas Mazzucchi, chargé de recherche, spécialisé en matières premières pour la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS).
La réforme mexicaine de la loi minière pour protéger ses ressources de lithium vous étonne-t-elle ?
C'est un peu bis repetita avec ce que le Mexique a fait avec le pétrole au XXe siècle. Le Mexique avait procédé de la même manière pour empêcher la prédation des entreprises multinationales nord américaines, dans le but de réserver la production à une entreprise nationale, Pemex. Toutefois, si l'entreprise a été un moteur économique, on se rend compte que le fait d'inscrire cela dans la constitution et empêcher les multinationales étrangères d'accéder au pétrole, ou les forcer à collaborer avec Pemex en tant qu'acteurs secondaires, s'est révélé dommageable pour le Mexique. Notamment lorsqu'il a fallu avoir accès à des technologies complexes en matière d'exploration offshore. Ce protectionnisme très basique est très fort, mais ça peut se retourner contre celui qui l'utilise. Le Mexique use donc de la même ficelle et on se demande s'ils ont réellement appris des problèmes que ça leur avait causés dans le domaine pétrolier. Ça a d'ailleurs introduit des lourdeurs extrêmes et ça a été instrumentalisé politiquement.
Le Mexique est-il un acteur potentiellement majeur dans le secteur ?
Il y a une véritable course vers le lithium, de manière globale. Mais le Mexique n'est pas connu comme étant le pays avec beaucoup de réserves connues. Sur les ressources identifiées prouvées, c'est également assez limité (malgré la découverte d'un gisement important en 2019, NdlR). Mais ce n'est pas un pays identifié à la base comme un des cœurs battant du lithium.
La balance bénéfices/risques semble limitée plutôt pencher en défaveur de cette décision alors ?
Ça dépend... En termes d'accès à des technologies spécifiques, ce n'est pas spécialement intéressant. Mais pour protéger les exploitations faciles, ça peut l'être. Quelque part, ce qu'anticipent les Mexicains, c'est le même mouvement qu'avec le pétrole. Mais les acteurs nationaux des pays possesseurs de ressources sont en train de se faire manger, de disparaître. Aujourd'hui, on assiste à une hyperconcentration de la part des Chinois, très dominants sur le marché du lithium. En quelques années, ils sont passés de quelques pourcents à près de deux tiers du marché, en rachetant ou participant dans de nombreuses entreprises ou sites. Désormais, la Chine contrôle le marché du lithium.
Des entreprises chinoises d'Etat ou des entreprises privées ?
Il y a du privé et du public. Mais quand on fait le calcul de tout ce qui est entre les mains d'acteurs chinois, étatiques ou non, on arrive quasiment aux deux tiers du marché.
La même logique qu'il y avait avec la domination dans les terres rares, très présentes dans l'électronique, même si on trouve des alternatives...
Exactement. Ils se sont positionnés très en amont sur le lithium, dans des pays prospectifs où les intérêts étaient moyens. Les Chinois ont ouvert le marché quelque part.
Depuis quand ?
Depuis 2006 à peu près. C'est à ce moment qu'on a vu que les technologies de stockage électrique sont apparues dans les documents stratégiques chinois, dont le lithium. Et les rachats importants ont commencé en 2010-2011, alors que le marché était encore secondaire. Ils ont accéléré la logique en 2015-2016. Vous avez aussi des acteurs internationaux qui commencent à vouloir accentuer leur position sur les mines. Ce qui était le cas avec le projet de Rio Tinto pour une mine en Serbie (annulé récemment, NdlR), alors que la roche n'était pas particulièrement riche. Donc les Mexicains essaient clairement d'anticiper ce phénomène et protéger leurs ressources. Car les entreprises internationales et les entreprises d'État à la chinoise sont très agressives et in fine, les entreprises des pays qui possèdent des ressources en lithium sont prises entre le marteau et l'enclume.
Est-ce la bonne stratégie ?
C'est compliqué. Mais pour l'instant, le lithium n'est pas très complexe à extraire et ça permettrait de réduire l'influence chinoise, américaine ou internationale trop forte chez eux. Est-ce que ça marchera sur le long terme ? Seul l'avenir le dira.
Il y a des risques au niveau de la rentabilité de leurs mines ?
C'est possible. On va voir comment le marché évoluera. Pour l'instant, on est sur une technologie lithium-ion ultradominante. Mais demain, on ne sait pas sur quoi le stockage sera fait.
Il y a des alternatives possibles, c'est peut-être dangereux d'opter pour cette solution...
Tout à fait. Il y a plusieurs pistes, avec ou sans lithium. Donc l'intérêt pourrait être limité.
La confiance des investisseurs et autres entreprises pour s'installer au Mexique pourrait-elle être pénalisée ?
Oui, comme ça été le cas dans le secteur pétrolier. C'est toujours le même problème. Et c'est quelque chose qu'il faut rajouter aux problèmes dont le Mexique est déjà coutumier, c'est-à-dire la violence, l'instabilité politique, le très haut niveau de corruption… Les barrières à l'entrée sont déjà complexes et difficiles. Si on rajoute une barrière législative aussi dure que celle-là, ça ne va pas leur faciliter la vie.
Les répercussions sur le prix sont quant à elles limitées...
Oui c'est très marginal. Un pays comme le Chili (gros exportateur, NdlR), aurait eu des conséquences importantes. Mais le Mexique n'est pas considéré par les analystes comme un grand pays d'avenir pour la course au lithium.
Ou alors il cache bien son jeu.
Ou l'idée n'est pas d'attirer les entreprises minières, qui pourraient être découragées par ce type de politique. Mais potentiellement d'attirer des investissements de la part d'utilisateurs. On voit par exemple que Tesla essaie depuis des années de sécuriser son accès au lithium. Peut-être que c'est une façon d'attirer ces acteurs-là, des fabricants de batteries, des constructeurs automobiles…
Quels seraient leurs avantages réels ? Même au niveau compétitivité ça semble incertain…
Je n'ai pas la réponse, mais c'est possible. Car quand on réfléchit, il n'y a pas de logique. Mettre des barrières aussi fortes, c'est décourager les entreprises. Donc si on décourage les miniers, c'est peut-être pour encourager d'autres acteurs. Si on a des acteurs qui ne sont pas impliqués dans la chaîne minière, ils n'iront pas faire de la prédation de ressources et pourront travailler avec le pays… Mais il n'y a pas de certitudes par rapport à ça.