Dour, Tomorrowland, Les Ardentes, Esperanzah… Que coûte l'organisation de ces festivals?
De quelques centaines de milliers à plusieurs millions d'euros, les budgets des festivals peuvent fortement varier selon leur portée. Point commun pour tous : l'inflation actuelle et la flambée des matières premières ont fait décoller leurs coûts.
- Publié le 29-07-2022 à 14h43
- Mis à jour le 01-08-2022 à 12h20

En juillet, la Belgique a résonné au rythme des morceaux les plus populaires des meilleurs artistes des scènes pop, rap, électro et rock. Présents à Dour, à Werchter, aux Ardentes ou encore à Tomorrowland, des artistes mondialement connus ont drainé des festivaliers de tous horizons vers nos contrées. Et avec d'autres événements à venir comme Ronquières, WeCanDance, The Qontinent ou encore Pukkelpop, la fête est loin d'être finie...
Bref, il ne fait aucun doute que notre petit pays est devenu un acteur majeur du "petit" monde des festivals. Des rassemblements démentiels, tant au niveau des spectateurs que des moyens financiers et logistiques déployés. Mais au final, organiser un festival, combien ça coûte ?
Un sujet que tout le monde ne souhaite pas aborder
Pour répondre à cette question, qui de mieux placé que les organisateurs de festivals pour nous en parler ? Nous avons donc sollicité quelques-uns des festivals les plus connus du pays, et représentatifs des différents horizons musicaux existants. Mais la question économique n'est pas forcément celle qu'ils préfèrent aborder. Nous n'aurons ainsi pas de détails, par manque de temps nous dit-on, du côté de Rock Werchter. On "préfère passer" au Pukkelpop, où on nous signale qu'on ne communique généralement pas à ce sujet avec la presse. Certains ont tout de même accepté de nous dévoiler une partie des coulisses, notamment à Tomorrowland, même si nous n'y avons pas obtenu le moindre montant approximatif. D'autres encore ont accepté de discuter en toute transparence, nous permettant d'appréhender les enjeux financiers derrière ces événements.
Esperanzah, deux millions et... peu de subsides

Après une mise en jambes au BlueBird Festival d'Ohey, petit festival de musique plutôt local et familial, nous entrons en contact avec Jean-Yves Laffineur. Il est le cofondateur du festival Esperanzah et directeur de l'asbl qui chapeaute l'organisation du festival. Organisé pour la première fois en 2002, le festival s'apprête donc à fêter ses 20 ans. "Nous n'étions qu'une petite société de deux personnes quand nous avons décidé de lancer le festival. Notre objectif était de développer des événements à caractère éthique. L'idée m'est venue en assistant à un concert de Manu Chao : j'y ai ressenti une énergie positive que je voulais pouvoir permettre aux gens de ressentir", se souvient-il. Une influence qui se ressent au niveau de l'état d'esprit social et éthique, mais aussi de la programmation alternative. "Nous voulions retrouver les valeurs de justice sociale et de solidarité, en cohérence avec nos valeurs."

Pour concrétiser le projet, Jean-Yves Laffineur décide de se rendre à la World Music Exhibition (WOMEX), une rencontre annuelle internationale des acteurs du secteur. "J'y suis parti avec une note qui présentait en une page le projet que nous avions. Des producteurs et agents belges ont rapidement pris contact avec nous : ils trouvaient l'idée géniale et étaient prêts à travailler avec nous." La première édition a rassemblé 7 000 festivaliers, encadrés par 300 bénévoles au cœur de l'abbaye de Floreffe.
Aujourd'hui, Esperanzah c'est près de... 1 500 travailleurs et bénévoles par jour lors du festival. "Il y a des équipes professionnelles, des bénévoles, mais aussi des associations que nous rémunérons pour tenir les bars, gérer les parkings, etc." Le tout pour une affluence de 10 000 personnes par jour. "Lors de la dernière édition, nous étions à 12 000 personnes, mais nous avons opté pour une décroissance. D'abord pour soulager le site de l'abbaye de Floreffe qui nous accueille. Ensuite, parce que lors de l'édition 2021, les règles sanitaires nous imposaient une limite de 5 000 visiteurs. Ce format a beaucoup plu, avec une plus grande convivialité, d'où notre décision de réduire la voilure au niveau du nombre de visiteurs."

Au niveau financier, Esperanzah a prévu un budget de deux millions d'euros pour son édition 2022. "Un montant qui a plus que doublé depuis les premières éditions. Les coûts artistiques, énergétiques, logistiques ou du personnel ont connu une croissance exponentielle. Rien qu'entre 2019 et 2021, les charges ont augmenté de 20 à 25 %." Sans oublier les cachets des artistes, qui s'envolent également. "Les cachets artistiques ont flambé, tout particulièrement cette année. Si on veut attirer un artiste plus mainstream, on doit largement dépasser les 100 000 euros. A Esperanzah, nous refusons de rentrer dans cette logique, avec une limite fixée à 40 000 euros." Et pour boucler son budget, l'asbl ne peut compter que sur… 193 000 euros de subsides. "Le budget du festival dépend à 80 % des rentrées propres : billetterie, bars, concessions pour les restaurants, etc.", le reste étant comblé par quelques sponsorings et partenariats.
Pour fêter ses 20 ans, Esperanzah organisera exceptionnellement une édition sur quatre jours. "Mais cela reste un pari, notamment parce qu'on ne connaît pas le comportement des festivaliers au sortir de la crise sanitaire. Nous avons confiance en notre public, mais cela reste un pari à chaque nouvelle édition : nous sommes parfois en négatif financièrement, parfois en positif, et cela s'équilibre finalement au fil des éditions."
Tomorrowland, des chiffres astronomiques, mais un budget secret

Changement d'ambiance et changement d'échelle au moment d'aborder le cas de Tomorrowland, plus grand festival de musique électronique organisé à Boom (Anvers). La grand-messe électro a lancé une édition XXL en 2022, avec 3 week-ends de musique successifs. "La crise sanitaire a eu des répercussions pour le festival. Pour l'édition 2020, nous avons dû annuler alors que tout était prêt : les décors, le personnel, les tickets étaient vendus, etc. Cela a entraîné de lourdes pertes financières", nous explique la porte-parole Debby Wilmsen. Un report des tickets avait été organisé, ce qui signifie que la plupart des festivaliers de 2022 détenaient déjà leur précieux sésame depuis… 2020. "Nous avions déjà vendu 400 000 tickets, ce qui signifiait moins de rentrées financières pour cette année. [...] C'est aussi la raison pour laquelle nous avons exceptionnellement organisé un troisième week-end." Une manière d'amortir les coûts et la diminution des rentrées de la billetterie, "même si cela ne compensera jamais deux années de Covid-19".

L'édition 2022 étant un prolongement de l'édition annulée de 2020, les décors étaient déjà montés, et les matériaux commandés. "Nous avons donc continué à développer ces décors. Michiel (Beers, l'un des fondateurs, NdlR) avait cette volonté de continuer à travailler comme si nous allions pouvoir organiser un festival le lendemain." Une stratégie qui a permis à Tomorrowland de ne pas devoir faire face à la flambée des prix des matériaux, "sans quoi le coût de la scène principale aurait été 20 à 25 % plus élevé, avec les risques de pénuries que nous connaissons".
Pour en venir au concret, les chiffres de Tomorrowland ont de quoi donner le vertige : 600 000 visiteurs sur trois week-ends, 12 500 travailleurs pour faire tourner la machine, une scène principale de 53 mètres de haut sur 270 de large et... un million de pils servies par week-end. "Les quantités sont gigantesques", nous confirme la porte-parole. "Nos équipes ne préparent pas seulement à manger pour les festivaliers, mais aussi pour le personnel. Nous devons donc nous charger du catering dès les premiers jours du montage du site, cette année début juin." Se mêlent employés, étudiants, intérimaires et travailleurs spécialisés selon les tâches. "Nous faisons appel à des bureaux d'intérim spécialisés pour certains postes : chauffeurs pour transporter les artistes, agents de sécurité spécialisés, etc. Pour ces fonctions, nous tenons vraiment à travailler avec des gens qui ont l'expérience de ce genre d'événements."

Le montage et le démontage sont là encore titanesques. Le festival est organisé dans le parc provincial De Schorre, qui doit être libéré le reste de l'année. Résultat : six semaines de montage et cinq semaines de démontage sont nécessaires. Un travail qui occupe 1 500 personnes, rien que ça. "Nous avons un entrepôt à Rumst pour stocker tous les décors car nous les réutilisons : beaucoup d'éléments de Tomorrowland 2022 se retrouveront également à Tomorrowland Winter ou pour d'autres éditions. Nous avons également investi dans des nouveaux stands pour l'horeca, que nous allons réutiliser pendant plusieurs années. Quant aux décors de la scène principale, ils sont stockés dans des conteneurs pour pouvoir être transportés. Nous avons également un atelier à Schelle pour la fabrication des décors : peintres, fleuristes, décorateurs, etc. qui apportent leur expertise pour la conception. Quant à nos bureaux, ils sont situés à Anvers : donc nous centralisons tout autour de Boom dans un rayon d'une vingtaine de kilomètres."

Une machine bien huilée et coordonnée par l'entreprise Weareone.World, qui compte une centaine d'employés fixes à l'année. Un sacré budget donc, mais... qui restera secret. "Nous ne donnons jamais de chiffres à ce sujet, que ce soit les cachets des artistes ou les montants investis", nous glisse Debby Wilmsen.
A défaut d'un montant propre au festival, nous nous tournons donc vers les données financières de Weareone.World qui, même si elles comprennent d'autres événements, permettent d'avoir une idée de l'ampleur du festival. Pour l'exercice fiscal 2019, la société a enregistré un chiffre d'affaires de 112,34 millions d'euros, et un bénéfice net de 4,5 millions d'euros : de quoi laisser imaginer un budget (sensiblement) supérieur à celui des autres, donc."Comme l'explique Michiel, Tomorrowland, ce n'est pas un château gonflable : il ne suffit pas de brancher la prise. Il faut plus de deux ans pour concevoir une édition du festival. Nous réinvestissons chaque euro dans le festival pour l'améliorer. Les deux frères Beers (les fondateurs, Ndlr) ont un grand souci du détail. Ils auraient pu économiser à certains niveaux, mais même durant le Covid-19, ils ont continué à investir dans le festival", tient à préciser la porte-parole.
A Dour, on refuse l'escalade des cachets des artistes

En ce 21 juillet, jour de fête nationale, la poussière retombe à peine sur le site du festival de Dour, qui a accueilli 223 000 personnes pour cette édition de reprise XXL. "C'est moins qu'en 2019, mais plus qu'en 2018. Mais pour une édition de reprise, nous sommes très contents de l'affluence", se félicite Damien Dufrasne, organisateur et administrateur délégué, avec qui nous nous entretenons par téléphone en plein démontage du site. "Les gens étaient impatients de retrouver leur aire de jeux. Le plus important pour nous, c'était de retrouver notre communauté de festivaliers."
Dour, c'est l'un des plus anciens festivals du pays, la première édition remontant à 1989. "Les deux premières éditions ont été une gifle pour les organisateurs. Ils ont dû faire appel à des actionnaires locaux qui ont injecté des fonds dans la société pour lui permettre de survivre. Je pense que les premiers bénéfices ne sont arrivés qu'après 15 ans", raconte-t-il. "Notre chance, c'est d'être parvenus à grandir progressivement. C'est important si on veut gérer un festival correctement : doubler son public d'une année à l'autre, c'est très difficile à gérer." Aujourd'hui, le festival est co-organisé par la société Dour Music Festival et Go Go Go ! ASBL. Elles emploient une dizaine de personnes directement, sans compter les fournisseurs avec qui elles collaborent à l'année. "Mais il y a une montée en puissance au moment du festival. Nous avons jusqu'à 8 200 personnes qui œuvrent pendant les festivités", glisse encore Damien Dufrasne.

Si le festival s'est déroulé du 13 au 17 juillet, le montage du site avait lui commencé... le 21 mai. Quant au démontage, il devrait se finir aux alentours du 8 août. Une sacrée logistique pour ce festival qui a accueilli 260 artistes sur 8 scènes. "Les gens plaisantent parfois en nous disant qu'on ne travaille que 5 jours sur l'année. Ils ne se rendent pas compte de toute la structure et du travail qu'il y a derrière." Et avec un peu moins de 200 conteneurs maritimes pour stocker les décors et matériels durant l'année, il y a en effet un travail titanesque à abattre pour les équipes en charge.
Au niveau financier, Dour a généré, pour son édition 2019, un chiffre d'affaires proche des 15 millions d'euros. "Avec la crise sanitaire, les budgets ont toutefois été revus à la hausse. Tous les coûts ont augmenté, que ce soit les salaires, les charges ou les matériaux. Nous n'avons pas eu d'autre choix que d'augmenter un peu les prix des tickets, des boissons, etc." Car financièrement, le festival tourne quasi intégralement sur fonds propres. "Nous sommes l'un des festivals les moins soutenus en Belgique, et le seul à payer une taxe communale, de l'ordre de 40 000 à 45 000 euros de taxes à la commune de Dour. Mais on parvient à dégager un bénéfice, qui nous a permis de conserver un bas de laine qui a été très utile pour survivre à la période Covid", confie encore notre interlocuteur.

Quant aux hausses des coûts, elles concernent aussi les artistes, confirme-t-on à Dour. Le festival a toutefois pris des positions claires à ce sujet. "On a décidé de ne pas rentrer dans ce jeu du marchandage au niveau des cachets des artistes. Nous avons un budget artistique défini à l'avance et au-delà duquel nous n'allons pas. Faire doubler les cachets artistiques ? A part les artistes, personne n'y gagne à entrer dans ce petit jeu. J'en ai discuté avec d'autres festivals, certains n'ont pas voulu suivre cette ligne, c'est un choix stratégique propre à chacun", explique-t-il. "Offrir des prix énormes à des artistes, ce n'est pas bon pour le milieu. Ils ne vont retenir qu'une chose : en Belgique, ils sont bien payés, et ils demanderont au moins le même montant l'année suivante. Les organisateurs n'y gagneront pas."
Le budget alloué aux cachets ? Nous ne le connaîtrons pas, l'information restant confidentielle. "Il y a 15 ans, on aurait pu dire que pour chaque euro injecté dans la programmation, il y avait un euro investi dans l'organisation. Aujourd'hui, le rapport est plutôt d'un euro dans le budget artistique pour cinq ou six euros dans l'organisation", nous précise tout de même Damien Dufrasne.
Les Ardentes viennent de tripler le budget

Nous terminons nos rencontres de la semaine par Les Ardentes. En juillet, le festival liégeois a rassemblé plus de 210 000 festivaliers sur quatre jours à Rocourt, sur les hauteurs de Liège. Une belle réussite pour cet événement lancé au milieu des années 2000. "Nous avons lancé le projet en 2006 avec mon ami Fabrice, qui était déjà actif dans le milieu musical. A l'époque, le Pili-Pili festival de Visé avait annoncé qu'il s'arrêtait, il y avait donc un créneau laissé libre", raconte Gaëtan Servais, le co-organisateur, également CEO de Noshaq, le fonds d'investissement liégeois.
Un peu plus de 15 ans plus tard, la société anonyme Les Ardentes emploie 12 personnes durant l'année. "On monte à une cinquantaine de personnes dans les bureaux durant trois mois au moment du festival. Sur le site, il y a un peu plus de 2 600 personnes qui font tourner la boutique. Au total, nous donnons 6 000 accréditations pour des travailleurs et fournisseurs qui collaborent avec nous. L'organisation est presque militaire", plaisante Gaëtan Servais., qui revient également sur la difficile période Covid. "Nous avons mis la société en mode survie. Pour l'édition 2020, nous avions déjà engagé 800 000 euros. Nous avons réussi à limiter les pertes à moins de 100 000 euros de déficit par an pendant cette pause forcée. Nous avons reçu, comme beaucoup, des aides des pouvoirs publics pour pouvoir tenir le coup."

Pour le budget, les Ardentes ont dû déposer 15 millions d'euros sur la table en 2022. "Le budget n'était que de 5 millions en 2019", précise le cofondateur. Au moment de la crise sanitaire, les Ardentes étaient en passe de déménager sur un site plus grand. Cette nouvelle localisation combinée à la hausse des coûts ont fait grimper le budget, principalement bouclé sur fonds propres. "Nous avons 700 000 euros de sponsoring et 300 000 euros de subsides."

Si les Ardentes constatent également une hausse des cachets demandés par les artistes, ses organisateurs ne pensent pas que la crise sanitaire y joue un rôle particulier. "C'est une évolution du secteur musical. Avant, les artistes vendaient des disques. Aujourd'hui, les jeunes consomment énormément de musique, mais les streams ne rapportent pas autant. La musique live a donc un potentiel d'attraction beaucoup plus grand. Faire monter les enchères ? Aucun organisateur de festival n'y gagnerait." Et de poursuivre. "Il y a des artistes pour lesquels on n'essaie même pas. Après, prenez un Stromae. Il y a quatre ou cinq ans, les festivals de moyenne envergure pouvaient se le permettre. Le prix de Stromae aujourd'hui est beaucoup plus élevé, et beaucoup moins de festivals en Fédération Wallonie-Bruxelles pourraient se permettre de le faire venir."