"Il faut que l'Europe lâche un peu la bride au niveau de la protection des données qui alimentent les IA"
Le Parlement européen vient de voter en faveur d'un projet de loi pour réguler l'intelligence artificielle. Une position juridique et éthique incontournable, selon certains.

- Publié le 15-06-2023 à 09h00

Face à l'intelligence artificielle, parfois, la peur s'installe. Mais l'enthousiasme également. Et alors que le Parlement européen s'est accordé sur un projet de loi, qui doit encore poursuivre son chemin dans les différentes institutions, pour encadrer l'intelligence artificielle, du côté académique belge, on s'en félicite. Benoît Macq, professeur à l'École polytechnique de l'UCLouvain, spécialiste en information de la communication et en IA, se veut optimiste mais également pragmatique. Entretien.
Est-ce qu'un cadre réglementaire est nécessaire pour l'intelligence artificielle, alors que certains ont peur que cela pénalise l'innovation ?
En tant qu'ingénieurs du domaine, on se rend compte que dans certains usages, que ce soit au niveau de l'éducation, de la justice ou du marketing, des questions se posent sur les décisions prises par les IA. Il faut donc des règles éthiques. Des usages manipulatoires ou dangereux pourraient être promus sous la pression de vouloir "disrupter". Ce cadre juridique et éthique est donc incontournable. Mais cette approche régulatoire va prendre du temps à être mise en œuvre et elle devra évoluer, s'adapter continuellement. Elle devra être accompagnée par des spécialistes du domaine et des entreprises.
Les juristes et ingénieurs et chercheurs sont pour une fois sur la même longueur d'onde ?
Oui. Et les entreprises le sont aussi. Car on est dans une zone grise, elles ont besoin de clarifier certaines choses, pour développer des solutions intéressantes. Il y a également des zones dangereuses, effectivement, où l'IA peut être un outil de manipulation des foules ou de manipulation individuelle. Surtout si on ne peut plus distinguer une intelligence artificielle d'un humain. C'est là-dessus que le Parlement européen s'est penché.
"On est parfois frileux en Europe. Là, les grandes boîtes qui pompent les données, ce sont Google, Facebook, etc. Ça leur donne un avantage compétitif considérable."
Est-ce des entreprises pourraient vouloir aller s'installer à l'étranger, si les règles sont trop strictes ?
Je pense que les règlements sont sensés et cela n'empêchera pas le développement de l'industrie. On tient des discussions sur les biotechs en ce moment même d'ailleurs. Le règlement européen laisse toutes les libertés nécessaires pour le développement de médicaments à ce niveau. Là où les entreprises se plaignent parfois, c'est l'accès aux données. On est parfois frileux en Europe, même quand les données sont anonymisées. Que ce soit au niveau gestion de l'énergie ou des analyses médicales. Là, les grandes boîtes qui pompent les données, ce sont Google, Facebook, etc. Ça leur donne un avantage compétitif considérable. Il faut qu'au niveau de ces data qui alimentent les IA, l'Europe relâche un peu la bride. En Belgique, quand tu meurs, tu donnes tes organes. On devrait pouvoir donner ses données médicales anonymisées, pour aider la recherche, ce qui garantirait la souveraineté européenne à ce niveau. Le drame d'aujourd'hui c'est que la plupart des données personnelles sont possédées par de grands groupes américains. Dont les groupes qui séquencent l'ADN de millions de gens (via des tests généalogiques, NdlR)… Ce sont des données critiques.
Vous ne craignez pas certains dérapages ?
On le voit en Chine, où on collecte des données sur tout le monde, on fait du ranking social, etc. On pourrait voir ça au niveau de la santé aussi, sur les risques de cancer ou autres… Il faut donc trouver le bon compromis entre la performance du monde de l'entreprise et le respect des personnes. Le curseur est établi dangereusement en Chine et le pouvoir des Gafam est gigantesque aux États-Unis, mais je pense que c'est là la difficulté à appréhender. On voit aussi que Tesla collecte beaucoup d'informations et en Europe, un consortium automobile a vu le jour pour faire de même et maintenir les données en Europe. Si l'Europe veut une industrie automobile forte et une efficacité dans la mobilité de demain, elle doit suivre cela de très près.
Les assurances sont avides de données pour adapter les primes selon les comportements, en voiture ou au niveau santé. Ça pose problème au niveau du respect de la vie privée ?
Cela peut aider à trouver des traitements personnalisés. Mais ces mêmes algorithmes, sous couvert de prévenir les maladies, peuvent poser problème. Banques ou assurances peuvent refuser des prêts ou augmenter leurs primes… Donc si c'est pour améliorer la santé, d'accord, mais il faut rester vigilant. D'où l'intérêt du texte européen. L'IA a une soif intense de données mais il faut rester prudent.
Est-ce qu'il y a un risque pour les emplois ?
Il y a un concept, celui de "la coalition apprenante", où l'IA est un pilote automatique qui apprend en continu mais les humains restent actifs sur les cas les plus complexes, qui ont besoin de créativité, et renforcent leurs expertises. Alors, il peut y avoir 15 à 20 % en moins à terme, surtout pour certaines taches, mais ce sera peut-être 15-20 % de transformation vers d'autres spécialités. Les gens pourront passer plus de temps sur des diagnostics plus complexes. Les métiers vont évoluer. Je suis résolument optimiste sur la transition et il n'y aura pas de destruction importante d'emploi. Peut-être une transition plus difficile dans des milieux limités.
Comment éviter que l'IA rende l'humain plus "bête", s'il se repose trop dessus ? Comme avec d'autres technologies (GPS, etc.).
Il faut toujours continuer à se poser des questions. L'IA doit être un outil. Il faut éduquer les gens à développer leur esprit critique et ne pas "subir" l'IA. Je ne pense pas que l'IA rende les gens bêtes. Ce qui rend les gens bêtes, ce sont les stupides vidéos courtes, addictives, sur les réseaux sociaux.
Et comment agir contre les fake news, fake photos ou même vidéos ?
Les fausses photos ont toujours existé. Maintenant, on sait que tout le monde peut le faire. Il faudra être encore plus vigilant. Mais ça se développe avec l'esprit critique…