La fin de l'âge d'or pour la French Tech? "Des centaines de start-up risquent d'aller au tapis"
Le projet de budget du gouvernement Barnier pour 2025 prévoit de toucher aux aides octroyées aux start-up technologiques innovantes. Le député macroniste Paul Midy mène la fronde pour que le Premier ministre fasse machine arrière. Il nous explique le pourquoi de son combat.

- Publié le 25-11-2024 à 08h09
- Mis à jour le 25-11-2024 à 08h10

Il y a le feu à la French Tech ! Déployée et soutenue depuis 2013 par l'État français, la French Tech regroupe un écosystème de plusieurs milliers de start-up technologiques innovantes et de tous les acteurs qui gravitent autour (fonds d'investissement, associations, acteurs publics, etc.). Depuis sa première élection à la présidence de la République en mai 2017, Emmanuel Macron en a fait l'un des principaux marqueurs de son action économique. Ses gouvernements successifs et la BPI (Banque publique d'investissement) ont investi massivement, année après année, dans la French Tech pour faire émerger un maximum de "licornes" – ces sociétés technologiques valorisées à plus d'un milliard d'euros – capables de rivaliser avec les géants américains de la tech.
Depuis la défaite de la majorité présidentielle aux élections législatives de juillet, la French Tech a la gueule de bois. Et cela ne s'est pas arrangé avec la nomination, en septembre, de Michel Barnier au poste de Premier ministre. Un mois plus tard, la présentation du projet de loi de finances pour 2025 était accueillie comme un coup de massue par les membres de la French Tech. Et pour cause : plusieurs dispositifs étaient dans le collimateur du gouvernement Barnier, avec l'annonce de la réduction ou même de la suppression d'aides à l'innovation très utilisées par les jeunes pousses de la tech tricolore.
Dès le dépôt du projet de budget par Michel Barnier, le député macroniste Paul Midy (membre du groupe parlementaire Ensemble pour la République présidé par Gabriel Attal), ancien entrepreneur, est monté au créneau pour contrer les intentions du gouvernement et le faire changer d'avis. Alors que la semaine à venir s'annonce décisive (lire ci-après), nous avons interrogé Paul Midy.
"La French Tech incarne, aujourd'hui, une part importante de l'économie française. Elle représente entre 5 à 10 % de notre économie et de notre emploi. C'est devenu un secteur à part entière."
Pourquoi est-il si important de défendre la French Tech ? Est-ce vraiment la priorité du moment alors que le gouvernement de Michel Barnier fait face à une situation budgétaire très détériorée ?
Les start-up, mais aussi les TPE et PME innovantes, sont au cœur de priorités politiques majeures pour nous, mais aussi pour beaucoup de forces politiques représentées à l'Assemblée nationale. C'est, d'abord, l'objectif du plein-emploi. Les start-up, TPE et PME constituent le premier moteur de la création d'emplois en France et de la réindustrialisation. Aujourd'hui, 50 % de la création nette d'usines est le fait de nos start-up industrielles. La transition écologique, ensuite, ne se fera pas sans l'écosystème des start-up. Enfin, il y a tout l'enjeu de la souveraineté technologique. Quelle est la meilleure façon de retrouver la souveraineté que d'inventer les technologies du futur sur notre territoire ? Donc, pour notre groupe politique, c'est une conviction extrêmement forte. Et cela l'a aussi été, depuis le départ, pour Emmanuel Macron. La French Tech incarne, aujourd'hui, une part importante de l'économie française. Elle représente entre 5 à 10 % de notre économie et de notre emploi. C'est devenu un secteur à part entière.
Tout le monde, au sein de l'Assemblée nationale et du gouvernement, n'en a pas encore pris conscience ?
Exactement. Suite aux dernières élections législatives, les forces populistes d'extrême gauche et d'extrême droite ont gagné du terrain. Et ces forces-là ne comprennent pas ou ne sont pas intéressées par les sujets de l'innovation et du soutien aux start-up, TPE et PME innovantes. Ces sujets sont mis très bas dans leur agenda. Nous l'avons mis, au contraire, très haut dans l'agenda. On l'a démontré depuis sept ans, à la fois en gardant tous les dispositifs qui fonctionnent (crédit d'impôt recherche, jeunes entreprises innovantes, crédit d'impôt innovation) et en en développant d'autres. France 2030, par exemple, c'est 54 milliards d'euros d'investissement dans l'innovation et la deeptech en faveur de la transition écologique.
"Nous devons réexpliquer que ces dispositifs ne sont pas là pour faire plaisir à quelques-uns et bâtir une 'Start-up nation'. Non, les mesures sont là pour répondre à des objectifs politiques qui, je l'espère, sont aussi partagés par un grand nombre de mandataires publics."
Comment expliquez-vous que le gouvernement Barnier, nommé par Emmanuel Macron, arrive avec un projet de budget consistant à retirer la prise de ces différents dispositifs favorables aux start-up technologiques innovantes ?
Nous travaillons à convaincre toutes les forces politiques de l'arc républicain de l'importance de ces mesures. Je dis souvent à l'écosystème que, depuis la dissolution de l'Assemblée nationale, ce qui était un acquis politique pendant sept ans n'est plus un acquis, et cela, parce que nous sommes dans une forme de coalition, qu'on appelle le "socle commun", avec certaines forces politiques qui ont d'autres priorités. Aujourd'hui, nous devons redémontrer, réexpliquer, que ces dispositifs ne sont pas là pour faire plaisir à quelques-uns et bâtir une "Start-up nation". Non, les mesures sont là pour répondre à des objectifs politiques qui, je l'espère, sont aussi partagés par un grand nombre de mandataires publics.
Qu'est-ce qui vous inquiète le plus dans le projet de budget du gouvernement Barnier ?
Il y a, dans ce projet de budget, des mesures vraiment catastrophiques. Pour les start-up, les TPE et les PME innovantes, la suppression du programme "Jeunes entreprises innovantes" (JEI) représenterait une augmentation du coût du travail de 30 % du jour au lendemain ! Pour des entreprises qui, le plus souvent, ont peu de trésorerie et ne dégagent pas encore de bénéfices, c'est intenable ! Si cette mesure devait être appliquée, ce sont des centaines de start-up qui iraient au tapis et des milliers d'emplois qui seraient détruits. Une autre proposition catastrophique est la suppression du "Crédit d'impôt innovation" (CII), qui soutient des jeunes PME innovantes ou des PME plus anciennes qui veulent se relancer dans une dynamique d'innovation. Ces deux mesures sont totalement délétères et c'est contre cela que je me bats avec l'ensemble de mon groupe depuis plus d'un mois. Heureusement, même si la bataille n'est pas du tout gagnée, nous avons réussi à faire avancer le gouvernement dans sa réflexion. Je pense qu'il a aujourd'hui compris que la suppression de ces dispositifs serait une très mauvaise idée. Par contre, il n'a pas encore écarté l'idée de les raboter. Ce que nous voulons, c'est le maintien intégral des dispositifs JEI et CII.
N'est-ce pas vouloir immuniser la French Tech de toute contribution à l'effort budgétaire global ?
Non, pas du tout. Il faut, bien entendu, maîtriser les finances publiques et chaque politique publique doit être optimisée. J'ai d'ailleurs déposé deux amendements, voté à une très large majorité à l'Assemblée nationale, pour limiter des niches fiscales en matière d'innovation. Cela permet de financer à 100 % le maintien de dispositifs comme le JEI ou le CII. Par contre, il faut être clair : si notre objectif est de continuer à innover, de retrouver la maîtrise de notre destin et de le faire dans la réalité du monde d'aujourd'hui, il est impératif d'accélérer et non de décélérer. Plutôt que de passer deux mois de procédures budgétaires à réfléchir comment on pourrait raboter des dispositifs qui fonctionnent, j'aurais préféré qu'on discute de comment on peut dégager des marges de manœuvre pour accélérer et devenir, par exemple, des leaders de l'intelligence artificielle. Vouloir le faire sans les start-up, les TPE et les PME technologiques innovantes, est une grave erreur. Pour l'instant, je n'ai aucune garantie que ces dispositifs seront maintenus, même si le gouvernement a commencé à montrer des signes de compréhension.
Certaines voix, au sein même de l'écosystème des start-up, disent que la French Tech avait été l'enfant gâté du président Macron, qu'il y avait trop d'argent public injecté dans l'écosystème, par les gouvernements successifs et la BPI, etc.
Le terme de gâté est impropre. Il y a effectivement beaucoup de moyens financiers publics qui ont été investis dans l'écosystème d'innovation. Mais pas pour rien, pas pour le plaisir, pas à fonds perdu. Cet argent, il a déjà montré son utilité. Il y a 10 ans, La France n'avait quasiment pas d'écosystème d'innovation. Maintenant, on a le premier écosystème d'innovation d'Europe continentale. Cet écosystème, il a créé des centaines de milliers d'emplois en France. Rien que pour la création d'emplois, l'argent public qui a été investi est rentable. Mais, en plus d'avoir créé de l'emploi, on a des entreprises qui proposent des services extrêmement utiles et qui nous redonnent de la souveraineté. Je pense à Mistral en matière d''intelligence artificielle, mais aussi à Quandela ou Pasqal qui a vendu le plus gros ordinateur quantique dans le monde. Ça sera peut-être l'IBM ou l'Apple de demain. Ce n'est donc pas une question de gâté ou pas gâté. Soit on pense que les objectifs politiques que j'ai mentionnés en début d'entretien sont importants et il faut s'en donner les moyens ; soit on pense qu'ils ne le sont pas et alors, effectivement, on ne peut pas être d'accord avec ces investissements.
Est-ce que cela ne vous déçoit pas que ce soit un gouvernement, nommé par Emmanuel Macron, qui touche aux mesures de soutien à la French Tech ?
Sur ce sujet-là, je peux vous assurer que les convictions du président de la République n'ont pas changé. Cela reste très en haut de son agenda national et européen. Il n'y a, dans son chef, aucun changement de priorité.
Semaine décisive à l'Assemblée nationale
Le Sénat est parvenu au bout de l'examen du projet de budget pour 2025, samedi. Après une semaine de débats sur les retraites, les allègements de cotisations patronales ou encore le temps de travail, la Haute assemblée, dominée par une alliance de droite et du centre qui soutient le gouvernement de Michel Barnier, a globalement approuvé les propositions de l'exécutif, au contraire de l'Assemblée nationale qui avait largement remodelé ce budget à l'initiative des oppositions, sans pouvoir passer au vote dans les délais impartis.
"On a pris des mesures impopulaires, mais face au déficit qui se creuse, il faut faire face à la réalité et réduire ce train de vie, même si c'est difficile", a réagi la rapporteure générale centriste au Sénat, Elisabeth Doineau, auprès de l'AFP. Un vote solennel sur l'ensemble du texte est prévu mardi au Sénat, sans suspense sur son adoption.
Le sort du projet de budget sera ensuite entre les mains de 14 parlementaires – sept sénateurs, sept députés – chargés de trouver un texte de compromis lors d'une commission mixte paritaire (CMP), mercredi au Sénat. Le camp gouvernemental y sera majoritaire, mais rien n'assure que le "socle commun" s'entende, car une mesure clé sur la baisse des exonérations de cotisations patronales ulcère les troupes macronistes.
Si un compromis est trouvé, le texte final sera soumis pour un ultime vote dans les deux chambres, avec l'utilisation plus que probable de l'article 49.3 par le gouvernement devant les députés. Une motion de censure est déjà promise par la gauche, avec un risque pour le gouvernement Barnier d'être renversé avant l'hiver si le Rassemblement national décide de la voter.
