Stéphane Boujnah (CEO d'Euronext) : "L'élection de Donald Trump doit créer chez les Européens une réaction comparable à la crise Covid"
Le patron de la Bourse pan-européenne estime qu'il est fondamental que l'Europe prenne des mesures rapidement en réponse à l'attrait croissant des Etats-Unis.

- Publié le 09-12-2024 à 08h09
- Mis à jour le 09-12-2024 à 11h37

Ancien banquier d'affaires, ex-membre du Parti socialiste français, ancien collaborateur de Dominique Strauss-Kahn quand ce dernier était ministre des Finances, Stéphane Boujnah (60 ans), le patron de la Bourse pan-européenne Euronext a un curriculum vitae aussi varié que ses intérêts dans la vie.
Bardé de diplômes (Sciences Po, maîtrise en droit des affaires, MBA à l'Insead), il a fait ses débuts professionnels comme avocat d'affaires avant de travailler pour plusieurs grandes banques. Il a été membre du parti socialiste jusqu'en 2013. Il a essayé de faire de Michel Rocard, "qui était un peu le Tony Blair ou le Gerhard Schröder français, incarnant la gauche pro-business française", le président de la République. Le seul moment où il n'était pas dans le secteur privé, c'est de juin 1997 à novembre 1999, quand il faisait partie du cabinet de Dominique Strauss-Kahn. "Il est prodigieusement intelligent. On continue d'échanger sur les développements de la planète ou de la France".
Quand on l'interroge sur la situation politique en France, il met en avant l'incapacité des dirigeants à expliquer aux citoyens "qu'on ne peut pas continuer à redistribuer l'argent qu'on emprunte au reste du monde". Il refuse de qualifier certains partis de populistes. "Je pense qu'il y a des partis de la colère. Parler de parti populistes, cela veut dire qu'il y a le peuple et puis nous, les dirigeants. Moi je fais partie du peuple. Mon père était ouvrier et ma mère était institutrice. Mon père a une pension de retraite de 1100 euros, ma mère 1 900 euros. Il n'y a pas eux et nous. Je pense que notre rôle est d'expliquer la réalité de la mondialisation et de la soutenabilité notre système social. La France va devoir emprunter l'année prochaine 300 milliards d'euros, soit 10 % du PIB. Il faut poser cette équation".
A son arrivée à la tête d'Euronext fin 2015, la structure gérait les Bourses de Paris, Amsterdam, Bruxelles et Lisbonne. Sous son mandat, la plateforme boursière, elle-même cotée, a changé d'échelle avec l'intégration de la Bourse de Dublin (2018), d'Oslo (2019) et surtout de Milan (2021). Elle s'est diversifiée en rachetant notamment, en 2020, la société de trading d'électricité Nord Pool. Euronext vaut aujourd'hui 11 milliards d'euros. Les trois plus importants actionnaires de référence d'Euronext sont les holdings publics français, italien et belge, Caisses des dépôts et consignations (8,04 %), Casa Depositi et Prestiti (8,04 %) et la SFPI (5,31 %).
Quel est votre rôle en tant que CEO d'Euronext ?
Jean-Claude Trichet, l'ancien président de la Banque centrale européenne, a coutume de dire qu'il y a trois projets européens qui ont vraiment réussi : la Banque centrale européenne, Airbus et Euronext. Euronext est d'abord un projet qui vise à donner une dimension européenne aux marchés des capitaux dans le but de les intégrer.
Mais Euronext ne regroupe pas certaines grandes places européennes comme Deutsche Börse…
Le projet a été lancé il y a 25 ans par le Belge Olivier Lefebvre, qui est aux marchés de capitaux ce que Paul-Henri Spaak (ancien ministre belge des Affaires étrangères, NdlR) est au traité de la Communauté européenne. C'est lui qui a pris son téléphone pour appeler les patrons de la Bourse de Paris et d'Amsterdam, pour leur expliquer qu'il y avait un besoin de consolidation. Très vite, le regroupement s'est étendu au Portugal. Entre 2007 et 2013, il y a eu une parenthèse américaine où le projet a fait partie du New York Stock Exchange. Cela a été désastreux pour Euronext. En 2014, il y a eu une réintroduction en Bourse d'une beaucoup plus petite entreprise qui valait 1,4 milliard d'euros. Elle vaut aujourd'hui 11 milliards pour un chiffre d'affaires de 1,6 milliard. En effet, on ne couvre pas toute l'Europe mais Euronext traite 25 % des actions échangées en Europe. C'est deux fois plus que le volume échangé à Londres.
Oui mais c'est sans l'Allemagne…
Contrairement à ce qu'on s'imagine souvent, le marché allemand n'est pas un marché d'actions très important. Le plus gros marché des actions en Europe est de loin Euronext Paris. Mais c'est vrai qu'à plusieurs reprises, il y a eu des discussions de rapprochement qui n'ont jamais abouti pour un ensemble de raisons.
Comment expliquer que l'Europe y gagne avec le projet d'Euronext ?
La seule chance d'avoir une influence à l'échelle mondiale, d'avoir une certaine autonomie de décision en Europe, c'est de faire un marché à plusieurs de manière intégrée. Notre projet aide à maintenir les centres de décision en Europe. Il y a dix ans, les entreprises auraient choisi une cotation à Londres, désormais elles préfèrent Euronext. Il est essentiel que nous ayons en Europe des gestionnaires d'actifs ainsi que des banques d'une taille importante. JP Morgan, la plus grande banque des États-Unis, a une capitalisation boursière d'environ 700 milliards de dollars. La plus grande banque de l'Union européenne est BNP Paribas, qui a une capitalisation boursière d'environ 70 milliards.
Dans quelle mesure le rapport Draghi peut influencer la stratégie d'Euronext ?
Le rapport Draghi est fondamental car il explique le paradoxe européen. L'Europe a un taux d'épargne de 13 % du PIB (Produit intérieur brut, NdlR) qui est le plus élevé de la planète ; mais une grande partie de cette épargne est exportée vers les États-Unis et une grande partie des fonds propres dont nous avons besoin est importée des États-Unis. Le rapport Draghi nous dit qu'il faut créer une situation où l'épargne des Européens se dirige plus vers les entreprises européennes. Les pistes qu'il propose sont intéressantes, comme l'accélération de l'union des marchés des capitaux mais surtout une mobilisation plus forte de l'épargne des investisseurs européens.
Mais n'y a-t-il pas un manque d'attractivité des entreprises européennes par rapport en particulier aux géants américains de la tech ?
Si on met de côté notamment les entreprises du Magnificent Seven, la performance des entreprises européennes est comparable à celle des sociétés américaines. Prenez, pour la Belgique, les performances remarquables des entreprises des sciences de la vie (NdlR, comme UCB). Le Bel 20, qui a affiché pendant longtemps des performances inférieures aux autres indices, a renversé la tendance ces derniers mois.
Bien sûr, le développement récent aux États-Unis doit servir d'alerte. Make America Great Again a commencé avec l'Inflation Reduction Act (IRA) du président Biden. Si vous ajoutez les anticipations liées aux annonces de Donald Trump sur son ambition de réduire les niveaux de régulation, de réduire les impôts et enfin d'augmenter les tarifs douaniers, vous avez une attractivité du marché américain qui s'accentue.
Beaucoup d'acteurs industriels européens ont engagé des projets d'investissements aux États-Unis pour bénéficier de l'IRA mis en place par Joe Biden, mais aussi de l'énergie bon marché, qui est entre deux à trois fois moins chère qu'en Europe.
L'attrait des États-Unis s'est accentué. Raison pour laquelle il est fondamental que l'Europe prenne rapidement des initiatives. "Rapidement" est le concept qui doit s'imposer. Le problème n'est plus "quoi" mais plutôt "quand". Il vaut mieux un peu moins bien très vite que mieux plus tard. L'urgence est une nouveauté.
On ne peut pas être seuls en Europe à appliquer des réglementations globales notamment sur les ratios prudentiels qui ont été mis en place après la grande crise financière de 2008.
Cela va donc beaucoup trop lentement en Europe...
Le rapport Draghi souligne qu'une des frustrations de la construction européenne c'est qu'il faut en moyenne 19 mois entre une proposition de la Commission et une adoption définitive par le Parlement et le Conseil. Si on a une bonne idée maintenant et que cela devient une réalité dans 19 mois, cela fera 18 mois que Donald Trump sera au pouvoir. Et il sera en train de préparer ses élections mid-term.
L'élection de Donald Trump doit créer chez les Européens une réaction comparable à la crise Covid. Comme avec le Covid, il faut inventer dans l'urgence des dispositifs exceptionnels pour réagir à cette nouvelle réalité qui s'installe aux États-Unis.
Sentez-vous une prise de conscience en Europe ?
Certains responsables européens n'ont pas encore compris les transformations en cours de l'autre côté de l'océan. L'administration Trump en construction a annoncé qu'elle allait augmenter les barrières tarifaires avec le Mexique et le Canada, qui sont les plus proches voisins des États-Unis et qui sont deux économies très intégrées. Vous pouvez imaginer quelle sera son attitude vis-à-vis des Européens. Si on ne créée pas extrêmement rapidement les conditions de la compétitivité européenne nouvelle, on rentre dans un débat entre carnivores et herbivores. Nous sommes des sympathiques herbivores européens qui respectons des règles héritées de 1945, de l'OMC (Organisation mondiale du Commerce, NdlR) et de l'Union européenne. Et nous sommes entourés de carnivores qui auront des tout autres projets.
Vous pouvez être plus concret sur les mesures à prendre ?
S'il y a des tarifs douaniers aux États-Unis, il faut adapter nos tarifs douaniers en Europe. Par ailleurs, on ne peut pas être seuls en Europe à appliquer des réglementations globales notamment sur les ratios prudentiels qui ont été mis en place après la grande crise financière de 2008. Ces ratios limitent la capacité des banques et des compagnies d'assurance à investir dans les fonds propres des entreprises. Or on sait que les Américains n'appliqueront pas ces ratios prudentiels.
N'y a-t-il pas quand même un manque de créativité en Europe…
Je crois qu'il n'y a aucun problème culturel contrairement à ce que tout le monde dit. Il y a un problème de structuration de l'épargne. L'Europe est un continent d'entrepreneurs. Je prends l'exemple de la France que je connais mieux. En France, entre 1880 et 1913, entre l'enracinement de la République et la Première guerre mondiale, on a pu déployer un niveau d'investissement sans précédent. Pourquoi ? Parce que les gens, même très modestes, qui avaient un surplus d'épargne n'avaient pas d'autres solutions pour se protéger des risques de la vie que d'aller à la Poste pour acheter un bon du gouvernement ou d'aller à la banque pour acheter une action. Aux États-Unis, si vous voulez du revenu au moment de la retraite, il faut acheter des actions quand vous êtes jeunes. En Europe, il faut juste espérer que, le moment venu, les gens continueront à payer des taxes et des cotisations sociales. L'incitation à allouer une partie de son épargne vers les marchés actions est beaucoup plus faible dans un pays qui a un système de retraite par répartition.
Comment expliquez-vous qu'il y a moins d'entrées en Bourse qu'avant ?
C'est essentiellement parce que le capital investissement, à savoir le private equity, est devenu extrêmement important. Je suis serein parce que les marchés boursiers restent la liquidité de dernier ressort. Car tous les fonds de private equity ont pour mandat de revendre les sociétés qu'ils achètent. Il y a une différence ontologique fondamentale entre le mandat du private equity et le sens de l'introduction en Bourse.
À Bruxelles, on voit aussi beaucoup d'entreprises quitter la Bourse à cause de la lourdeur de la réglementation. Cela vous inquiète ?
Dans l'agenda de la Commission européenne, il y a un projet de très grande simplification. C'est ce qu'Ursula von der Leyen appelle l'Omnibus Act.
