Chocs inflationnistes: l'Arizona mise sur un nouveau calcul de l'indexation
L'indexation des salaires, pilier de notre modèle social, ne sera pas remise en question par l'Arizona. Mais bien la manière de la calculer… La solution envisagée serait cependant inefficace, d'après deux évaluations réalisées pour La Libre.

- Publié le 09-01-2025 à 14h35
- Mis à jour le 09-01-2025 à 16h18

S'il y a un sujet qui revient régulièrement sur la table des discussions, c'est bien celui de l'indexation des salaires. La cause de bien des maux pour les entreprises, selon certains. Pour d'autres, la meilleure manière de protéger le pouvoir d'achat des ménages, et donc l'activité des entreprises. Il y a un constat, cependant, que personne ne réfute : un choc comme une hausse soudaine des prix de l'énergie est très problématique, parce que même si le soufflé retombe par la suite, l'indexation des salaires, parfois très élevée, reste actée.
La mesure sur la table
Cette brève introduction n'est qu'un résumé succinct des discussions actuelles entre les négociateurs de l'Arizona. Lundi encore, le sujet était en pleine discussion, et les mesures évoquées dans les notes d'août et d'octobre restent pertinentes. Quelles sont-elles ? "Nous veillons à refléter correctement l'évolution de l'inflation au niveau général des prix en basant l'indice santé lissé sur les valeurs moyennes de l'indice des 12 derniers mois". Au lieu de 4 mois actuellement. L'objectif est de prime abord évident, estime l'économiste Philippe Defeyt, qui s'est fendu d'une note envoyée aux négociateurs sur le bien-fondé supposé de cette mesure. En cas d'inflation plus élevée (comme la crise vécue en 2022), un lissage sur 12 mois aurait un double impact : réduire le risque d'alimenter une spirale 'prix-salaires', tout en garantissant à moyen terme une récupération du pouvoir d'achat quand l'inflation reflue, ce qui n'est pas le cas avec un saut d'index". "Les discussions sont compliquées, difficiles, mais il est clair qu'éviter des indexations à répétition comme on a en eu lors de la crise énergétique est indispensable", nous confirme l'une de nos sources. "Et l'idée d'un seuil au-delà duquel l'indexation serait moindre ou abandonnée n'est plus sur la table", nous dit une autre source proche des négociations. "On peut trouver sujet à débat, mais l'indexation sert en effet à protéger le pouvoir d'achat, pas à réduire les inégalités", commente Philippe Ledent, économiste chez ING.
Le calcul (complexe) de l'indice santé lissé
Sans rentrer dans trop de détails, c'est bien "l'indice santé lissé" qui sert de base aux sauts d'index. En effet, si l'indice santé, composé d'un panier de biens à la consommation (hors tabac, alcool, essence et diesel) et de services est calculé tous les mois, c'est l'indice santé lissé, calculé tous les 4 mois, qui sert de déclenchement à une indexation des salaires. Ce saut d'index se produit lorsque l'indice santé lissé rejoint l'indice pivot, dont la valeur est déterminée à l'avance, sur la base de l'évolution attendue de cet indice santé, en fonction des perspectives d'inflation calculées par le Bureau du Plan. "En prévoyant un lissage sur 12 mois au lieu de quatre, le futur gouvernement espère donc éviter les chocs inflationnistes temporaires", explique Phillippe Defeyt. Question : est-ce que ce serait efficace ? La réponse est clairement "non".
"On peut trouver sujet à débat, mais l'indexation sert en effet à protéger le pouvoir d'achat, pas à réduire les inégalités"
Les évaluations d'un lissage sur 12 mois
Deux sources d'évaluation nous le confirment. Sur la base des dernières prévisions du Bureau du Plan de janvier 2025, Philippe Defeyt a estimé que pour le secteur public et la CP 200, la plus grosse commission paritaire du pays (qui regroupe les employés essentiellement), "le lissage sur 12 mois retarde les dates d'indexation des salaires dans le secteur public tandis que pour la CP 200, constat plutôt surprenant, l'indexation au 1er janvier 2026 serait quelque peu supérieure avec un lissage sur 12 mois qu'avec un lissage 'classique' sur 4 mois !", poursuit Philippe Defeyt. Lequel estime qu'il serait plus malin de "réserver cette technique à une période d'accélération de l'inflation". En cas de choc donc. On y reviendra.
Une autre évaluation a été demandée à Philippe Ledent, économiste chez ING et professeur d'économie à l'UClouvain. "En comparant la situation depuis 2016 à aujourd'hui entre un indice lissé sur 4 mois et un indice lissé sur 12 mois, période qui englobe donc la crise Covid et la crise de l'énergie de 2022, on constate que le nombre de dépassements de l'indice pivot (qui déclenchent l'indexation, NdlR) est exactement le même. Tout juste observe-t-on parfois une différence de deux ou trois mois dans le dépassement de l'indice pivot. Mais l'indexation des salaires aurait été identique", explique l'économiste. Qui s'interroge donc sur la pertinence de la mesure en cas de choc des prix temporaire. "Un choc comme on l'a connu en 2022, c'est un appauvrissement collectif, mais qui en supporte le coût ? Les entreprises en grande majorité. Et ce sont surtout les entreprises qui sont en concurrence internationale qui en souffrent le plus. Pas les entreprises comme Odoo, par exemple, qui ont une vraie valeur ajoutée, et donc un vrai pouvoir de fixation des prix, mais plutôt les entreprises actives dans l'industrie, qui n'ont pas ou peu de valeur ajoutée. Cela dit, il me semble qu'avant de prendre des mesures qui ressemblent à des subterfuges, on devrait d'abord mieux calculer les prix de l'énergie", estime l'économiste d'ING. Lequel rappelle en effet que Geert Peersman, professeur d'économie à l'UGent, avait montré que la hausse des prix de l'énergie était mal captée dans les indices de prix officiels. Pour le dire simplement, on aurait donc exagéré, durant la crise de 2022, la hausse de la facture de l'énergie pour les entreprises et les ménages. "Idéalement, il faudrait un vrai monitoring mensuel des prix payés par les consommateurs", estime Philippe Ledent.
"Avant de prendre des mesures qui ressemblent à des subterfuges, on devrait d'abord mieux calculer les prix de l'énergie"
Solutions en discussion
Pour Philippe Defeyt, s'il estime surprenant que l'Arizona envisage une telle mesure de lissage alors qu'on s'oriente vers une stabilisation des prix, il reconnaît tout de même que la mesure mériterait d'être affinée, en cas de choc. "Cela aurait permis de limiter les dégâts macroéconomiques en 2022", estime-t-il. Question : quelle serait alors la solution idéale pour mieux parer les chocs ? "Sachant que la mesure envisagée ne suffirait pas à préserver la compétitivité des entreprises, ou éviter ce qu'on appelle des spirales inflationnistes, je crois qu'il faudrait déterminer un seuil d'inflation au-dessus duquel on pourrait enclencher un lissage de l'indice santé, ou tout autre mécanisme qui gommerait les effets temporaires de hausses importantes de prix", d'après Philippe Ledent. Pour Philippe Defeyt, "mieux mesurer l'évolution des prix de l'électricité et du gaz - ce qui revient de facto, si on prend comme référence la facture annuelle de régularisation, à lisser les fluctuations mensuelles de prix-, permettrait, en cas de crise énergétique, de modérer l'impact inflationniste. Cette orientation est aujourd'hui quasiment soutenue par tout le monde".
Quoi qu'il en soit, au sein de l'Arizona, on répète à l'envi qu'il ne s'agit pas de toucher à l'indexation en tant que telle, mais de trouver des solutions, en cas d'emballement des prix, pour préserver la compétitivité des entreprises, et le pouvoir d'achat. "Depuis des semaines, on voit que les faillites se multiplient. Les fédérations patronales mettent en garde contre les risques accrus pour la compétitivité de leurs entreprises… On sait qu'on doit prendre des mesures. C'est toujours en discussion mais rien n'est encore arrêté."