En RDC, un nouveau front s'est ouvert entre le régime et l'Église catholique
Le ministre Bemba attaque de front les catholiques qui ont sorti l'artillerie lourde.

- Publié le 13-06-2025 à 06h44

"Nous sommes prêts à recevoir l'IGF (Inspection générale des finances) pour vérifier toute la comptabilité". Donatien Nshole, le secrétaire général de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) n'a pas tardé à répondre, via un enregistrement posté sur les réseaux sociaux, aux accusations portées contre l'Église catholique du Congo par le vice-Premier ministre et ministre des Transports et des Voies de communication Jean-Pierre Bemba.
Invité sur une radio congolaise, l'ancien rebelle converti en homme politique et, désormais en zélote du président Tshisekedi, n'a pas fait dans la demi-mesure, comme à l'accoutumée. Après avoir attaqué Joseph Kabila, vilipendé Moïse Katumbi, il s'en est pris aux représentants de l'Église catholique, les accusant de tout faire pour aboutir au renversement du régime actuel, notamment à travers le dialogue pour la paix que les évêques tentent, avec leurs homologues protestants, de mettre sur pied depuis de longs mois.
Diaboliques, ces catholiques ?
Jean-Pierre Bemba a accusé les évêques d'avoir mal géré les millions de dollars (un par évêché) reçus du gouvernement congolais. Il a surtout accusé les responsables de l'Église catholique de chercher à déstabiliser le président Tshisekedi. Motif : le chef de l'État leur à fait perdre des milions de dollars en instaurant la gratuité scolaire dans l'enseignement primaire. Diaboliques et rancuniers, les catholiques auraient donc juré la chute du régime coûte que coûte pour obtenir la fin de cette gratuité. Le ministre a systématiquement affirmé qu'il disposait de toutes les preuves. Une rhétorique déjà utilisées en 2023 quand le même Bemba, alors ministre de la Défense, avait accusé les catholiques de collaboration avec des Russes "pour chercher à pirater les serveurs de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni)" lors de la présidentielle. Depuis... rien. Ce qui fait dire à Donatien Nshole "nous continuons patiemment d'attendre les preuves de cette prétendue collaboration".
La Cenco, visiblement agacée par ces sorties de Jean-Pierre Bemba, a même publié un autre communiqué intitulé "Réaction aux inepties de M. Bemba" dans lequel elle évoque le rôle de boute feu d'un homme public et s'interroge : "si, avec ses propos, M. Bemba veut ramener le pays à l'époque où il avait fait tuer des innocents à Kisangani et Kinshasa". Les catholiques démontrent qu'ils ne sont plus disposés à tendre l'autre joue à un pouvoir congolais soudainement atteint de surdité et de cécité face aux efforts entrepris avec les protestants pour ramener tous les acteurs de la vie politique et sociale congolaise autour d'une table de discussion. Un format de négociation dont ne semble plus vouloir Kinshasa qui préfère miser sur les - longs - pourparlers de paix tripartites (avec le Rwanda et les États-Unis) de Washington. Un niveau qui lui permet à la fois de minimiser la confrontation directe qui se déroule au Qatar avec l'AFC/M23, mais aussi de ne pas avoir à se confronter à tous les mécontentements qui seraient réunis à Kinshasa pour une négociation de paix intercongolaise promue par les catholiques et les protestants.
Tous dans le même sac
Jean-Pierre Bemba, par sa sortie, se positionne comme le meneur de cette fronde anti-plan paix intercongolais. En associant dans une même diatribe Kabila, Katumbi et les évêques, il cherche à les discréditer. A les présenter comme des opposants au régime. Il sait, comme le président de la République, que ces deux Églises sont désormais les seuls voix discordantes face au pouvoir à Kinshasa où l'opposition politique est quasi inexistante. Seule une vingtaine d'élus du parti de Moïse Katumbi siègent encore à l'Assemblée nationale face à près de 480 députés de la majorité. Un ratio qui est encore bien plus bas au Sénat. Dans ce contexte politique, associé à une stratégie de répression vis-à-vis des mouvements sociaux, faire taire la Cenco et l'ECC, c'est garantir une paix totale au régime en place.
Positionnement
En enfilant ce costume, Jean-Pierre Bemba, qui lorgne avec insistance sur le poste de Premier ministre, espère aussi se démarquer de l'autre prétendant pour diriger le futur gouvernement remanié : Martin Fayulu. Ce dernier offre une façade plus séduisante pour un Tshisekedi qui peine désormais à fédérer au-delà des élus qu'il a déjà sous sa coupe. Mais Fayulu, lui, qui ne dispose d'aucun soutien dans l'équipe au pouvoir à Kinshasa, se montre plutôt favorable au projet d'ouverture mis sur la table par les évêques. Bemba espère donc dribbler le nouveau venu par son discours résolument anti-catholique.