"Une zone à risque élevé": gaz, drogue et djihadisme au large de la Grande île
Détroits du monde (6/6) : enjeu géopolitique, points de transit pour le commerce mondial, les détroits jouent un rôle stratégique. De Gibraltar à Taïwan, en passant par Ormuz ou Malacca, tour d'horizon en six étapes. Le canal du Mozambique, voie de passage entre l'Afrique, l'Asie et l'Europe, attire toutes bien des convoitises par la richesse de ses fonds marins.

- Publié le 10-08-2025 à 10h05

Bien moins connu que les détroits de Gibraltar, d'Ormuz ou de Malacca, le canal du Mozambique, entre le continent africain et Madagascar, n'en est pas moins une voie maritime stratégique pour le commerce mondial dans cette immense zone de transit qu'est l'océan Indien.
Ce long bras de mer, situé entre le cap de Bonne-Espérance en Afrique du Sud et le canal de Suez, bien plus au nord, affiche des mensurations qui en font un corridor maritime capital pour le commerce mondial avec une longueur de plus de 1 500 km, une largeur qui ne descend jamais sous les 415 km et des eaux qui plongent jusqu'à 3 200 m de profondeur. Malgré ses dimensions, ce détroit n'est bordé que par deux États (le Mozambique à l'ouest, et Madagascar à l'est). Sans oublier l'archipel des Comores et Mayotte au nord et les îles Éparses, chapelet de cinq cailloux disséminés autour de Madagascar. Trois d'entre eux sont piqués dans le canal du Mozambique : l'île Europa, l'atoll de Bassas de India et l'île de Juan de Nova (appelée aussi St Christophe ou Jean de Novès). Des territoires français qui sont revendiqués depuis près de 50 ans par Madagascar, un message très peu audible à Paris qui a incorporé, en 2007, ces îles Éparses aux terres australes et antarctiques françaises (TAAF).
Ce détroit permet notamment l'exportation du pétrole du Moyen-Orient vers l'Europe et l'Amérique. On estime ainsi que 30 % du trafic pétrolier maritime emprunte le canal du Mozambique, soit plus de 5 000 navires par an.
Des fonds qui aiguisent les appétits
Le canal du Mozambique n'est pas, loin de là, qu'un lieu de passage. Il aiguise aussi bien des appétits au regard de ses réserves halieutiques, ainsi que de ses extraordinaires richesses en minerais et hydrocarbures.
Depuis plusieurs années, des études géologiques s'accordent sur le potentiel de ses fonds marins. Des gisements offshore ont été découverts entre 2010 et 2013 au large du Mozambique. Les réserves sont estimées à plus de 500 milliards de mètres cubes de gaz et entre 6 milliards et 12 milliards de barils de pétrole. Le groupe français TotalEnergies a déjà investi des milliards de dollars dans un projet gazier au large des côtes mozambicaines. Un chantier contrarié depuis 2017 et l'émergence d'une contestation sociale structurée autour d'un mouvement islamiste salafiste (Ahl al-Sunnah wa al Jamma'ah – ASWJ) qui a fait allégeance à l'État islamique, essentiellement dans le nord du pays, dans la province du Cabo Delgado, sur la côte du canal du Mozambique.
Drogue et djihadisme
Les djihadistes ont contraint la société française à mettre sous clé pendant de très longs mois ses projets qu'elle espère reprendre à la fin de l'année. La frilosité française et le départ précipité de ses travailleurs dans des conditions de dangerosité extrême ont porté un coup dur au potentiel développement de la région. Plusieurs majors qui avaient évoqué des investissements le long du canal ont préféré ne pas se lancer dans la région. La compagnie d'assurances Lloyds a désigné, en avril 2021, le canal du Mozambique comme une "zone à risque élevé".
Cet immense détroit est aussi ici une véritable autoroute pour les trafiquants de drogue. Certains experts évoquent même une "hashish highway" qui a poussé les djihadistes mozambicains, renforcés par des combattants venus d'autres pays de la côte est-africaine (Tanzanie, Kenya, Ouganda, Somalie), à prendre le contrôle de petites infrastructures portuaires, généralement occupées jusque-là par des communautés de pêcheurs sans défense, pour développer des points de débarquement de la drogue (haschich et opium) venue essentiellement d'Afghanistan et du Pakistan. Une drogue qui est ensuite acheminée par les routes terrestres vers l'Afrique du Sud où elle embarquera sur des navires ou des avions en direction de l'Europe ou des États-Unis. D'autres routes remontent vers la Méditerranée. Un business très lucratif pour des seigneurs de guerre locaux, faussement drapés dans un combat idéologico-religieux.
Ce développement djihadiste a aussi poussé la France, omniprésente dans la région, à "sensibiliser" l'Union européenne à cet enjeu. C'est ainsi qu'est née l'EUTM, la mission d'entraînement mise en place au profit de l'armée mozambicaine.