Entre "Chine libre" et "Chine rouge", le détroit de Taïwan est un des points les plus chauds du globe
Détroits du monde (4/6) : enjeu géopolitique, points de transit pour le commerce mondial, les détroits jouent un rôle stratégique. De Gibraltar à Taïwan, en passant par Ormuz ou Malacca, tour d'horizon en six étapes. Rien ne prédestinait le détroit qui sépare la Chine continentale de l'île de Taïwan à devenir un théâtre de la guerre froide qui en décida autrement.

- Publié le 07-08-2025 à 14h31
- Mis à jour le 07-08-2025 à 16h06

Le détroit de Taïwan relie, sur quelque 360 km, la mer de Chine orientale à la mer de Chine méridionale. Il sépare surtout, parfois d'une distance d'à peine 140 km, la Chine continentale de l'île de Taïwan. Il n'aurait logiquement jamais dû occuper une place significative dans les livres d'histoire. Il est pourtant devenu un des principaux points chauds du continent asiatique, voire de la planète. Celui où un conflit armé est susceptible d'éclater à tout moment – et quel conflit, puisqu'il pourrait impliquer la Chine, les États-Unis et le Japon !
Il n'en a pas toujours été ainsi. Pendant des siècles, le détroit n'a été fréquenté que par des pêcheurs et des marchands chinois, qui n'ont établi de l'autre côté, sur la côte occidentale de Taïwan, qu'une présence minimale. La Chine ancienne n'a jamais manifesté d'intérêt pour les expéditions maritimes – l'océan était regardé avec méfiance : un monde étranger, barbare, dont il fallait se tenir éloigné. Les îles, par conséquent, n'avaient d'utilité, aux yeux du pouvoir impérial, que dans la mesure où l'on pouvait y reléguer les indésirables.

Une éphémère province chinoise
Taïwan, dans ces conditions, suscita une indifférence d'autant plus grande que l'île est montagneuse et dépourvue de ressources. Elle était si loin des préoccupations impériales qu'à la chute de la dynastie Ming, le dernier carré de ses partisans emmenés par un singulier pirate, Koxinga, put y instaurer un royaume rebelle que les Qing mirent quarante ans à anéantir. Et ce n'est qu'en 1886, dans la crainte d'une annexion par les puissances européennes (l'amiral Courbet venait d'occuper brièvement le port de Keelung), que l'Empire chinois éleva la préfecture de Taïwan au rang de province. Peine perdue car, neuf ans plus tard, le Japon colonisait l'île pour un demi-siècle.
Tout changea en 1950. Vaincu par Mao après quatre années de guerre civile, Chiang Kai-shek se réfugia à Taïwan avec deux millions de fidèles. Il aurait pu en être rapidement chassé par une armée communiste que rien ne semblait pouvoir arrêter, mais la guerre de Corée, dans laquelle Pékin défia Washington, en décida autrement. Les Américains volèrent au secours du "Généralissime" qui non seulement s'accrocha durablement à l'ultime lambeau de sa "République de Chine", mais caressa aussi, jusqu'à sa mort en 1975, le chimérique espoir de reconquérir un jour le continent perdu.
De satanées petites îles
Dans cette perspective, le détroit devenait un possible champ de bataille, un des fronts de la guerre froide en Asie, mettant en présence la "Chine libre" de Chiang et la "Chine rouge" de Mao. Cela d'autant plus que, dans sa fuite, Chiang Kai-shek avait pris soin de garder le contrôle d'un chapelet d'îles disséminées le long des côtes chinoises : Matsu, Tachen, Quemoy… Elles devaient être autant de tremplins pour faciliter la reconquête et, dans l'intervalle, autant de bases pour harceler le régime communiste.
En 1954, puis de nouveau en 1958, ce que les Occidentaux appelaient le détroit de Formose, en référence au nom portugais qui désignait jadis Taïwan, donna des sueurs froides dans les chancelleries. Les Chinois se mirent à pilonner Quemoy et Matsu. Rétrospectivement, il semble que Mao ait surtout voulu mettre à l'épreuve son allié soviétique et voir s'il était prêt à s'engager dans un conflit à grande échelle, en recourant au besoin à l'arme atomique. Nikita Khrouchtchev n'en eut visiblement pas l'intention, mais la peur d'une troisième guerre mondiale hanta l'Amérique. Au point d'exaspérer le président Eisenhower. "Ces satanées petites îles, s'emporta-t-il, j'en viens à souhaiter qu'elles coulent !"
Un rapprochement sans réconciliation
La tension retomba ensuite, Pékin et Taipei s'enfonçant dans une guerre larvée et s'interdisant tout échange ou contact. Ce n'est qu'en 1987 que Chiang Ching-kuo, qui avait succédé à son père Chiang Kai-shek, amorça une détente en autorisant la reprise, sous conditions, des voyages entre les deux rives. Sans aller jusqu'à la réconciliation, le rapprochement entre les frères ennemis se consolida au fil des ans, y compris sous la présidence de Chen Shui-bian (2000-2008), que la Chine considérait pourtant comme "un dangereux séparatiste" : ouvertes au tourisme, les "satanées petites îles" cessaient d'être d'inexpugnables bastions militaires pour incarner des "mini-liens" entre la Chine et Taïwan.
L'embellie aurait pu continuer. Cependant, après de nouveaux progrès – spectaculaires – engrangés par le président Ma Ying-jeou (2008-2016), le retour au pouvoir du parti "indépendantiste", le DPP, a plongé les relations sino-taïwanaises dans une crise d'autant plus profonde que, de son côté, le président chinois Xi Jinping se montre plus intransigeant que ses prédécesseurs. La nécessaire "réunification nationale", que Pékin souhaite plus ardemment que Taipei, est devenue prétexte à des manœuvres militaires plus fréquentes et plus intimidantes dans le détroit de Taïwan, au risque de provoquer un embrasement général.